De retour après une longue absence d’articles sérieux de ma part, nous continuons aujourd’hui le projet de review exhaustive d’une série chère à mon cœur, Toji no Miko. Nous nous attaquons à un sacré morceau parce que nous mettrons à l’honneur le personnage de Yukina Takatsu, une figure marquante de l’œuvre, et l’un de ses meilleurs personnages. Dans l’anime, Yukina tient un statut assez particulier puisqu’elle est l’antagoniste mineure des deux arcs narratifs, et le personnage adulte le plus présent et le plus actif de l’histoire. Même plus que certaines héroïnes. Son statut particulier tient également de sa personnalité : c’est un personnage presque intégralement négatif pendant la majorité de la série, à la limite de l’absurde, et dont la présence peut affecter négativement l’expérience de visionnages de certains spectateurs. Pourtant, Yukina est un personnage que je trouve très intéressant, et c’est ce dont on va discuter ce soir. Évidemment, beaucoup de spoilers dans cet article, jusqu’à la fin de la série elle-même, donc à vos risques et périls (promis je referais un jour des accessibles !).

Tout d’abord, nous allons brièvement nous pencher sur la personnalité de Yukina. S’il y a bien un mot qui peut la définir dans la série, c’est « détestable ». Son objectif durant l’intégralité de la série, c’est le pouvoir. Elle veut la puissance politique pour le pouvoir en soi, et elle est prête à tout pour l’obtenir, par tous les moyens possibles. Lèche-bottes et opportuniste, elle abandonne sans scrupules Yukari Origami pour le camp de Tagitsuhime qui lui promet de devenir la leadeuse des Origami en échange de son aide, montrant bien (si la première partie de la série n’était pas assez claire sur ce point) que son respect pour sa supérieure n’était qu’une façade. Pour acquérir ce pouvoir, elle a recours à de nombreux moyens, et nous allons en aborder un en priorité : son éducation. 

Contrairement aux autres directrices d’Académies, Yukina n’a aucune considération quelconque pour ses élèves ou pour l’avenir des Mikos en tant que femmes et en tant que personnes. Pour elle, ses élèves sont des armes, elle les cultive autour de l’idée que leur but dans la vie, c’est d’obéir aux ordres et d’être prêtes à mourir pour accomplir leurs missions. Une sorte de culte de la performance, dans le seul but d’amener la gloire sur elle et de pouvoir s’élever socialement en montrant que ses apprenties obtiennent plus de résultats que les autres écoles, et que les autres mikos en général. Si quelqu’un lui est utile, elle le dorlote. Si quelqu’un lui est inutile ou ne va pas dans son sens, elle le maltraite. C’est grosso modo comment on pourrait résumer Yukina.

Cette éducation, on peut la retrouver chez les deux personnages principalement reliés à son développement, Sayaka et Yomi. La première est incapable de montrer ses sentiments et a toujours vécu comme une arme, comme un objet, cette idée est accentuée par l’idée que c’est la seule des 6 héroïnes dont on ne sait rien du passé ou de sa famille. Sayaka n’est personne, si ce n’est l’as de l’académie Renpu, que sa directrice n’hésite pas à mettre en avant à toutes les occasions. On peut observer cette abnégation dont font preuve les élèves de Yukina très tôt, quand la jeune fille est prête dans l’épisode 3 à se battre contre Kanami et Hiyori sans son Reflet, ce qui est complètement suicidaire et choque les deux adversaires. Et en effet, c’est tout le conditionnement que les jeunes élèves de Renpu, et particulièrement les protégées de leur chef, vivent. Elles s’ignorent elles-mêmes pour les missions, et donc pour la gloire de leur dirigeante. Cette perception est encore plus appuyée chez Yomi, qui manque (aussi très tôt dans la série) de mourir d’overdose de drogue dopante pour attraper les fugitives et satisfaire Yukina, prête à donner sa vie, se détruisant de plein gré le corps et la santé mentale, si c’est pour sa maîtresse. Et c’est là qu’on peut vraiment commencer à comprendre ce qui fait l’intérêt de cet adulte corrompu.

LinksTheSun a un jour dit, en parlant initialement de Gaston dans La Belle et la Bête :

« Qu’est-ce qu’il y a de pire qu’un homme agressif, manipulateur, borné, égoïste, cruel et stupide ? Un homme agressif, manipulateur, borné, égoïste, cruel et intelligent. »

Et je pense que cette citation est parfaitement vraie pour Yukina Takatsu.

Écrire un personnage purement négatif, c’est une expérience complexe. Si l’on veut éviter la caricature, ou de créer un perso sans consistance, qui ne sera pas crédible, il faut lui ajouter de la nuance, quelque chose en plus. Pour que la dichotomie ne soit pas trop brutale. Parce que personne n’est tout noir ou tout blanc, ou que personne n’est devenu tout noir sans avoir vécu des expériences qui l’y amènent. Des antagonistes qui se sont illustrés pour leur développement et leur subtilité, comme Johan Liebert ou Griffith, ont bien compris cette notion. Alors que des méchants, comme Hamdo d’Ima Soko no Iru Boku pour partir dans les extrêmes, mais aussi la plupart des antagonistes de Sword Art Online ou Malty dans Tate no Yuusha, se sont illustrés comme des très mauvais antagonistes à cause de cet aspect ridicule, que personne n’est méchant aussi gratuitement. Cet aspect ne peut marcher que dans deux cas :

  1. Quand ton personnage est stylé et a un impact sur toute l’histoire ou une partie de l’histoire. C’est ce qui fait marcher ce type de personnages dans les œuvres nekketsu par exemple. Dio Brando, Aizen Sousuke, Freezer, ce sont des personnages diablement efficaces par leur puissance, leur démesure, et leur absence de nuance n’entache en rien les « figures du mal » qu’ils sont devenus.
  2. Les personnages pathétiques, ou fonctions, qui sont méchants parce qu’il y a besoin de démontrer quelque chose à travers leurs actions, pour faire avancer l’histoire et les thématiques. C’est un processus beaucoup plus utilisé dans les œuvres plus réalistes, comme par exemple l’excellent Rainbow. On accepte plus facilement ce genre de personnages quand ils ne sont pas centraux ou servent à faire évoluer des notions ou d’autres personnages.

 

Yukina est un mélange de ces deux aspects.

Il faut bien comprendre que Yukina est une clé à Toji no Miko, un rouage essentiel. Dans l’univers et l’évolution de l’histoire, elle prend une place extrêmement importante, et surtout extrêmement crédible. Dans une institution scolaire militaire comme celle des Mikos, pour commencer, cet aspect « Culte de la personnalité et des performances », l’élevage pour la guerre et pour les intérêts personnels des dirigeants, est une thématique qui aurait même pu devenir encore plus centrale puisque ce système des 5 écoles, la compétition entre elles, et l’utilisation (certes forcée) de mineures en plein développement psychologique pour se battre peut avoir des effets très graves sur leur passage à l’âge adulte selon comment on les élève. C’est là que rentre Yukina qui gère l’Académie Renpu comme un régime totalitaire, s’opposant aux méthodes des 4 autres académies qui ne peuvent pas s’opposer ouvertement à son éducation, d’autant plus qu’elle est ciblée en majorité vers certaines « élues ».

On peut aussi relever des aspects bien plus sombres à l’Académie Renpu. Berceau de la drogue dopante dont Yukina et son équipe sont les créateurs, elle fait vivre à Yomi le destin d’être une cobaye biologique pour des drogues expérimentales et des expériences inhumaines, la faisant devenir une sorte de mère porteuse à moitié Aradama. Ce n’est plus du sang qui coule quand elle se fait couper, c’est des aradamas. Elle est d’autant plus une expérience qu’elle est l’aboutissement du conditionnement de la directrice, elle ne pense qu’à la réussite de sa mission et puis c’est tout. Quand on regarde la perception de Yomi de son passé, elle est heureuse que Yukina lui ait donné de l’importance en la faisant devenir qui elle est aujourd’hui. Mais si on prend l’inverse, elle a pris une enfant dont tout le monde se fichait pour faire des expériences sur elle. Cette vision est appuyée par l’idée qu’elle a cherché à faire exactement pareil avec les élèves d’Ayanokouji pour former la Garde Royale, alors que Yuzuki cherchait à étudier les profils des étudiantes pour ne pas donner la drogue à des personnes que cela affecterait trop négativement. Et son côté attentif envers Sayaka n’était qu’une façade, car elle devait devenir sa soldate d’élite, le stade supérieur où maintenant qu’elle a testé ses drogues sur des incapables, elle peut la donner aux personnes importantes, considérant à partir de là Yomi comme un déchet alors que celle-ci est prête à mourir pour elle sans y réfléchir une seule seconde (ce qui est aussi le cas de Sayaka au début de la série).

Loin d’être uniquement une éducatrice cruelle et immorale, sa puissance politique est aussi une arme redoutable. Sa prise de pouvoir sur la famille Origami lors de la deuxième moitié de la série, jouant si bien de ses contacts politiques que les héroïnes (et mêmes les autres adultes) se retrouvent complètement bloquées face à ses actions, est le coup fatal à Ichikishimahime. Si c’est Tagitsuhime qui l’a logiquement tué, ce qui l’a mené à la mort, c’est la politique et l’utilisation des lois que Yukina a faite pour annuler l’immunité que son confinement dans un sous-marin blindé lui apportait. Ainsi, tout au cours de la série, Yukina fait preuve d’un machiavélisme et une intelligence qu’on ne retrouve pas chez des antagonistes caricaturaux ou ridicules habituellement. Elle est monstrueuse, exploite des enfants, est une excellente manipulatrice et sait jouer de son statut pour arriver à ses fins. Et on peut même dire qu’elle aurait gagné si l’arrière-pensée de son dernier employeur n’était pas de déclencher l’apocalypse juste après. Mais c’est là tout le paradoxe.

Si Yukina est brillante dans sa figure de mastermind hautaine et prête à tout, et représente une menace très explicite et très réaliste de femme adulte au pouvoir contre qui des adolescentes normales ne peuvent pas lutter (aussi bien politiquement que psychologiquement, quand elle est leur responsable), elle n’en demeure pas moins et surtout une perdante, et ce, depuis sa jeunesse. Le seul élément de background que lui apporte la série, c’est qu’elle est celle qui force les mikos à se séparer lors de la catastrophe de la Baie de Sagami, étant la seule blessée du groupe et certaines devant revenir en arrière pour qu’elle reçoive des soins. 

Malgré tous ses efforts pour devenir la personne au pouvoir, toutes ses manipulations, ses expériences, elle échoue en permanence. Origami la traite comme une sangsue dont elle rêverait de se débarasser. Sayaka atteint l’indépendance et la trahit en apprenant à être une enfant normale et pas une arme de guerre. Elle se fait jeter par Tagitsuhime, perdant sa position obtenue par la force dans l’apocalypse qui en résulte. Tout le monde la déteste. Elle est profondément pathétique. Et c’est tout l’aspect anti-climatique du personnage. Elle est à la fois géniale dans son rôle de méchante, mais aussi ridicule dedans parce qu’elle se fait humilier par tout le monde, parce que tout se retourne contre elle au final, parce que derrière ses manigances elle reste une femme hautaine, détestable, et qui ne peut pas s’empêcher de sortir un grand sourire de méchante quand elle a gagné la manche, comme un antagoniste de SAO.

Mais au fond, c’est cette nuance qui rend le personnage brillant. Qui en fait une antagoniste marquante, palpable et humaine. Et c’est pour ça qu’au rewatch, en voyant sa direction, j’ai réalisé tout le soin apporté au personnage de Yukina. Évidemment, on aimerait tous un personnage creusé psychologiquement, qui a vécu des épreuves difficiles et qui a sombré du côté obscur à cause de cela. Évidemment, un véritable mastermind crédible qui gère tout de bout en bout et qui assume son côté connard fini est plus satisfaisant. Alors pourquoi aimer un personnage détestable, pathétique, et qui n’arrive à rien, d’autant plus une antagoniste secondaire ? Parce qu’elle est justement imparfaite.

Yukina est tellement travaillée dans sa face d’adulte détestable qu’elle en devient crédible malgré elle. C’est un personnage chez qui on peut se retrouver, car elle n’est pas en permanence dans son rôle de méchante, parce qu’elle aborde des expressions différentes en fonction des gens, parce qu’elle alterne entre réussites flamboyantes et échecs pathétiques. C’est juste une méchante imparfaite, qui peut autant perdre par ses propres erreurs que par ce qu’on a été meilleur qu’elle. Loin de cette dichotomie entre les méchants brillants et surpuissants, aux objectifs profonds, et les méchants débiles et superficiels, aux objectifs basiques, Yukina est une méchante superficielle dans les objectifs et la gestuelle, mais brillante dans ses méthodes et les profondes influences qu’elle a sur le reste de son univers. Elle arrive à devenir attachante, divertissante, mais aussi détestable et impressionnante, par ce paradoxe. Parce que la nuance de Yukina, ce n’est pas sa personnalité, c’est son rôle. Parce que son utilisation jouit d’une telle humanité, de cette face de l’adulte toxique typique qui est incapable de voir ce qui est devant elle à cause de ses préoccupations d’adultes, d’accepter l’amour que Yomi lui porte à cause de son pragmatisme et de sa perte de sentiments pour ses semblables, de cette face désabusée, parce que ce traitement est accentué à travers les développements qu’elle apporte autour d’elle. Parce que les gens peuvent aussi juste être absurdes.

On dit souvent qu’on ne réalise la valeur de ce qu’on a que lorsqu’on le perd. Yukina ne peut réaliser la valeur d’avoir quelqu’un qui tient à elle malgré les échecs, malgré qu’elle ait été le pire des monstres, avant de le perdre. L’abnégation et la sincérité de son élève, là pour la sauver d’une mort certaine alors qu’elle avait définitivement tout perdu et tout abandonné, lui a rappelé quelque chose de banal : ce qu’étaient les sentiments, ce qu’était donner sans rien recevoir. Elle qui a tout fait par intérêt personnel, marquée d’un profond égoïsme, se retrouve face à son passé, où elle aussi était admirative de ses camarades meilleurs qu’elle, avant que cela tourne en jalousie et en obsession. La scène de la mort sacrificielle de Yomi est une des plus belles scènes de l’œuvre pour cela. Elle rappelle à Yukina qu’elle n’a pas tout raté, parce que quelqu’un l’a aimé malgré tout, amenant à cette simple mais essentielle conclusion : avoir quelqu’un avec soi est plus important qu’être au sommet, parce que quand tu auras tout perdu, tu ne pourras plus compter sur le pouvoir, mais tu pourras compter sur celui qui t’aime.

À sa manière, Yukina construit cette figure de l’adulte imparfait, de l’adulte désabusé, de l’adulte toxique dans un monde où l’autorité existe (parce que dans beaucoup d’animes, ça s’oublie.), où la politique et les expérimentations scientifiques ont leur place. De celui qui dans sa vision « réaliste » du monde, ne cherche que le pouvoir sur autrui, parce que d’autres buts n’ont pas leur place. Qui a perdu ses scrupules, ses motivations, pour devenir l’être détestable qu’elle est, mais bloquée par les défauts qui la présentent dans la série comme une guignol que tout le monde déteste et qui est incapable de le remarquer à cause de son complexe de supériorité. Sans être du niveau d’un Johan ou d’un Griffith, ou même d’une Medusa de Soul Eater dont elle reprend toute cette idée d’éducation toxique, Yukina est une excellente antagoniste pour toutes les raisons évoquées précédemment. Parce que cet alliage entre méchante débile et génie du mal est construit avec une telle minutie, amenant à une finalité pleine d’espoir où la perte de son seul soutien sincère et l’enclenchement de l’apocalypse la met face à toute la superficialité de son existence et de ce à quoi elle a dédié sa vie, en fait une porteuse d’espoir pour tous les gens qui se sont montrés exécrables par erreur ou par excès envers le reste du monde, et qui peuvent encore changer. Et c’est cet espoir dans le malheur qui caractérise beaucoup des finalités de l’œuvre, et c’est ce qui en fait une œuvre puissante malgré tout.

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