Aujourd’hui, nous analyserons le contexte d’un manga qui a marqué son époque, y compris dans les sphères politique, culturelle et sociale. Ce sera aussi l’occasion d’y trouver un autre revers de notre époque : les débuts du postmodernisme. L’article commencera par une brève présentation du classique Ashita no Joe, en manga comme en adaptation animée, puis par une définition de la modernité et du postmodernisme, pour finir par une analyse du postmodernisme d’Ashita no Joe, qu’il s’agisse de ses représentations, de ses traitements scénaristiques ou de sa contemporanéité culturelle.

Trouver dans ce manga de boxe un tel intérêt intellectuel n’est pas une idée originale de l’auteur. En effet, cet article n’aura pu voir le jour que grâce à l’ouvrage anglophone intitulé Understanding Japanese Animation: The Hidden Meaning Revealed (2007), écrit par l’universitaire Otto von Feigenblatt, en lien avec la Guild of Independent Scholars de Delray Beach, une ville en Floride. Ce livre cherche par l’animation — une « culture populaire » — japonaise à étudier le développement du Japon, soutenant dès son introduction que le Japon fut le premier pays hors de l’Occident à s’industrialiser, devenant après la seconde guerre mondiale la deuxième puissance économique mondiale. Nous nous référerons donc à son analyse d’Ashita no Joe en temps voulu.

                    Ashita no Joe : présentation

Voici le synopsis qu’en donne Nautiljon : « Joe Yabuki est un enfant de la rue, un orphelin bagarreur qui est régulièrement en conflit avec les autorités. À peine arrive-t-il dans un bidonville que ses frasques éveillent la curiosité et l’intérêt de Danpei, un ancien boxeur devenu alcoolique. Ce dernier, conscient de l’incroyable potentiel du jeune homme, rêve d’en faire le plus grand boxeur de l’histoire. Malheureusement, l’intéressé semble plus que jamais attaché à son indépendance et Danpei comprend qu’il va devoir gagner la confiance de ce jeune chien sauvage… ».

Wikipédia parle de l’œuvre ainsi : « Ashita no Joe […] (Le Joe de demain) est un manga dessiné par Tetsuya Chiba [illustrant le] scénario d’Asao Takamori (alias Ikki Kajiwara). Il a été prépublié dans le magazine Weekly Shônen Magazine entre janvier 1968 et mai 1973, et a été compilé en vingt tomes au 10 novembre 1993. Plusieurs rééditions du manga ont également vu le jour. La version française est éditée en intégralité dans une édition de luxe de treize volumes par Glénat.

Le manga fut adapté deux fois en animé, en 1970 (Ashita no Joe – 79 épisodes, jamais diffusée en France) et en 1980 (Ashita no Joe 2 – 47 épisodes dont seuls les 26 premiers furent diffusés sur La Cinq en 1991 sous le titre Joe 2), ainsi que deux films d’animation. Ashita no Joe 2 a fait l’objet d’une sortie en 3 coffrets DVD chez IDP, comportant une version japonaise sous-titrée et une version française complétée pour l’occasion. Un film live est sorti en février 2011.

L’œuvre est aujourd’hui vue comme un manga culte et s’est vendue à plus de 16 millions d’exemplaires. À l’occasion du 50e anniversaire de la série, en 2018, un animé produit par TMS Entertainment est diffusé sous le titre Megalo Box. La série reçoit le Prix spécial du Prix culturel Osamu Tezuka 2018. ».

                    Modernité et postmodernisme

Wikipédia introduit la modernité en des termes évoquant plutôt son système de valeur : « La modernité est un concept désignant l’idée d’agir en conformité avec son temps et non plus en fonction de valeurs, considérées de facto comme « dépassées ». […] Très liée aux idées d’émancipation, de croissance, d’évolution, de progrès et d’innovation, le concept de modernité constitue l’opposé non seulement des idées d’immobilisme et de stagnation mais des idées d’attachement au passé (tradition, conservatisme…) : « être moderne », c’est d’abord « être tourné vers l’avenir ». En cela, le concept de modernité constitue ce que le sociologue Max Weber appelle un idéal-type, voire la base d’une idéologie. ».

Quant à l’Encyclopædia Universalis, ce sont notamment les diverses mutations socioculturelles qu’elle décide de souligner : « Inextricablement mythe et réalité, la modernité se spécifie dans tous les domaines : État moderne, technique moderne, musique et peinture modernes, mœurs et idées modernes – comme une sorte de catégorie générale et d’impératif culturel. Née de certains bouleversements profonds de l’organisation économique et sociale, elle s’accomplit au niveau des mœurs, du mode de vie et de la quotidienneté – jusque dans la figure caricaturale du modernisme. Mouvante dans ses formes, dans ses contenus, dans le temps et dans l’espace, elle n’est stable et irréversible que comme système de valeurs, comme mythe – et, dans cette acception, il faudrait l’écrire avec une majuscule : la Modernité. En cela, elle ressemble à la Tradition. ».

Pour mieux comprendre le postmodernisme — opposition contradictoire à la Modernité comme système de valeurs, idéologie hégémonique et modèle de société —, passer par la société de consommation peut être une bonne idée. Et pour étudier le consommateur, on peut toujours compter sur le marketing : « Courant de pensée qui ne reconnaît aucune vérité établie et aucun modèle absolu et qui prône la remise en question totale et permanente du savoir. Tout donne alors matière à relativiser. Élisabeth Tissier-Desbordes explique que : « Le postmodernisme se caractérise par une fragmentation des univers, une juxtaposition paradoxale, un désir paradoxal, une baroquisation du quotidien, le refus du cloisonnement disciplinaire et la tolérance aux approches nouvelles. […] ».

Si dans les années 1960, le postmodernisme concernait à l’origine l’architecture, l’expression fut très vite déclinée à d’autres activités artistiques, puis elle fut exploitée par diverses sciences sociales, où, synonyme d’une certaine rébellion contre le fait établi, elle symbolise un mouvement en faveur d’une nouvelle approche conceptuelle. « La postmodernité n’est donc pas la fin de la modernité, mais l’opportunité de faire coïncider au sein d’une même société, à une même époque, ce qui était jusqu’à présent séparé. Apparaît alors un système complexe qui exacerbe les valeurs individuelles, tout en laissant à l’individu la possibilité d’adhérer à différents groupes plus ou moins homogènes, contradictoires, formels et fixes dans le temps et l’espace », précisent Sylvère Piquet et Éric Marchandet. ».

                    Postmodernisme d’Ashita no Joe

Tout en comparant Ashita no Joe (printemps 1970) à Doraemon (été 1969), deux séries qu’on hésiterait sans doute à rapprocher l’une de l’autre, Otto von Feigenblatt explique que « Les deux représentent des points de vue importants sur la modernisation. », en poursuivant : « [Doraemon] illustre le côté positif, tandis [qu’Ashita no Joe] montre les aspects négatifs du processus (ou du projet) ». Comme les deux séries animées ont été diffusées au même moment historique, on peut les prendre pour des témoignages sur les espoirs japonais en termes de développement.

classes laborieuses

Après développer ses idées sur Doraemon, voici ce qu’il explique d’Ashita no Joe : « Il va sans dire que la modernisation au Japon n’a pas amélioré la vie de tout le monde de façon égale. Certains furent laissés derrière et d’autres ont commencé à se sentir aliénés par le principe même. Ce fut le cas des étudiants, des socialistes, des communistes, et des Japonais moyens qui  ne purent s’adapter au nouveau mode de vie imposé par la modernisation et [la poursuite effrénée du PIB]. […] Cette série devint un symbole brandi par le mouvement étudiant de la lutte des classes populaires. Joe était un héros tragique qui représentait la volonté de survivre des classes populaires. ».

En effet, Ashita no Joe est une œuvre qui s’engage sur le plan social en représentant les classes populaires, car Joe Yabuki arrive dès le premier épisode dans un bidonville. Désœuvré et impulsif, il finit par arnaquer une philanthrope avec l’aide d’enfants du quartier. Yôko Shiraki est une jeune femme de l’élite financière, héritière du club de boxe Shiraki : en représentant par cette famille la classe supérieure, Ashita no Joe inclut une grande partie des acteurs de la vie sociale. Il faut aussi ajouter que les matchs organisés font découvrir à l’audience l’industrie de la boxe, entre professionnalisation, presse, financement, entraînement des athlètes et précarité des sportifs.

ashita no joe planche

En parlant de précarité, une autre chose fragile est l’avenir de Joe, le titre de l’œuvre. Que deviendra-t-il ? La première image qu’on en a est celle d’un jeune perdu, égaré et vagabond, arrivant à peine dans un bidonville. Bien plus tard, il s’est enfui, laissant tout derrière lui jusqu’à arriver à la campagne. Au début du manga, il est enfermé dans une prison juvénile ; au milieu de sa carrière sa voie semble assez tracée. On comprend donc que, scénaristiquement parlant, Ashita no Joe aborde l’espoir et le doute d’une façon chronologique, et pourtant sans linéarité. Cet espoir en l’avenir ayant quasiment défini les Temps modernes, on peut voir dans cet éparpillement de la trame un profond postmodernisme.

Par ailleurs, à un certain moment vers la fin de l’animé, Joe Yabuki va affronter le club Shiraki, et on nous expose l’équipement des athlètes, à la pointe de la technologie. Cette alliance de la richesse, du pouvoir politique — c’est le club Shiraki qui a permis à Joe d’obtenir sa licence professionnelle — et du capital caractérise les gagnants de la modernité : c’est alors une victoire symbolique du postmodernisme des classes populaires contre la modernité du capital qu’on peut lire dans le scénario, car Joe est au moins capable de se confronter au club Shiraki.

club shiraki

Pour déceler le postmodernisme de l’œuvre, il convient aussi de porter attention à sa contemporanéité culturelle. Une critique récente de l’œuvre, trouvable sur Chroniques d’un Vagabond, souligne l’influence du gekiga sur Ashita no Joe, tout en établissant un bref portrait de l’industrie du manga dans les années 1960. « On est au Japon dans les [années 1960], et dans le monde du manga [un homme règne en maître] : Osamu Tezuka. Fondateur du manga moderne, [il] survole les années [1950] en quasi-monopole. En effet, depuis la révolution que fut La Nouvelle Île au trésor (1947) et fort de plusieurs succès [chez le public comme la critique], c’est désormais un auteur affirmé qui a une grande influence sur le manga. Nombreux sont [les] émules qui créent des œuvres dans la droite ligne du maître, mais certains auteurs veulent s’affranchir du style Tezuka, qu’ils jugent « enfantin » et « creux ».

Dans les années 1960 apparaissent donc des mangas plus sérieux, tranchant avec les publications plus enfantines typées Tezuka qui sont [presque] devenues la norme. Ces titres plus matures et réalistes appelés gekigas ont été initiés dès 1957 par des auteurs comme Sanpei Shirato (Kamui Den), Yoshihiro Tatsumi et Takao Saitô (Golgo 13), Gôseki Kojima (Kozure Ôkami) ou le scénariste Kazuo Koike (Shurayuki-hime). Ce nouveau genre initié au sein du magazine Garo influencera le paysage manga de manière globale et durable en introduisant réalisme et sérieux dans le traitement des thèmes, des histoires ou du dessin et en tranchant radicalement avec le style Tezuka. Et ces gekigas auront aussi une influence majeure sur les auteurs d’Ashita no Joe

golgo 13

Revenons d’ailleurs à Ashita no Joe. On peut clairement dire que c’est quasiment lui qui en 20 tomes a imposé et codifié durablement le shônen de sport jusqu’à aujourd’hui. Et que ce soit Slam Dunk, Rookies, Haikyû!!, Captain Tsubasa, etc., ils ont tous un petit quelque chose d’Ashita no Joe dans leur ADN. Et même si au début, graphiquement, c’est du Tezuka pur jus, là ou le titre se démarque et innove c’est qu’il puise ses thèmes dans le gekiga. En effet, c’est un des premiers shônens qui n’hésite pas à évoquer frontalement des thèmes durs comme la pauvreté, la guerre et ses conséquence, à parler des inégalités sociales ou de dénoncer les privilèges des nantis. ».

De plus, le manga parut au Japon durant une période de troubles : selon La boîte de mangas, « Dans les années 1960-1970, ce manga eut un écho dans la société japonaise traversée par le mouvement social des étudiants et des ouvriers contre la guerre au Vietnam, la hausse des prix de l’université, le capitalisme… A la fin des années 1960, le mouvement étudiant battit de l’aile : universités débloquées, divisions au sein de la gauche… Des courants s’unirent pour former la Faction Armée rouge (Sekigun-ha) en août 1969.

Le 31 mars 1970, à l’aéroport de Tokyo, 9 membres de la Faction Armée rouge (FAR) détournèrent un [avion …] avec 129 personnes à bord vers la Corée du Nord. Les membres de la FAR firent des escales à Fukuoka et Séoul pour libérer des otages en échange de Shinjirô Yamamura, vice-ministre des transports japonais, puis partirent en Corée du Nord. Une fois arrivés en Corée du Nord, les preneurs d’otages obtinrent l’asile, et l’avion repartit à Tokyo avec les derniers otages. Durant la prise d’otages, les membres firent une déclaration : « Nous sommes les Joe de demain ». Le 1er avril 1970, le premier épisode de la série animée Ashita no Joe fut diffusé à la télévision. ».

Pour conclure, le postmodernisme dans Ashita no Joe se retrouve dans ses représentations des différentes classes, de l’industrie de la boxe et de la société de consommation. Mais on peut aussi déceler des traces d’une confrontation à la modernité et à son espoir en l’avenir dans la trame d’un héros tragique à l’avenir sans linéarité envisageable, ainsi qu’à la confrontation antagonistique entre le boxeur de la tradition et les boxeurs de la modernité du club Shiraki. Mais la contemporanéité de l’œuvre joue sur une telle lecture postmoderniste : en effet, le manga s’inspire du gekiga, genre du manga sérieux et engagé sur le plan politique comme social. De plus, le monde entier fut bouleversé à cette époque, que nous avons connu en France sous la forme de Mai 1968Ashita no Joe résonnera tellement dans ce contexte de procès de la modernité, que des révolutionnaires communistes iront jusqu’à cette œuvre lors d’un détournement d’avion, pour finir par trouver un asile en Corée du Nord !

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