Récemment, on m’a appris que l’autrice de Glass no KamenSuzue Miuchi, avait rejoint une secte à un moment de sa vie, et par la même occasion qu’elle avait fondé une organisation/religion basée sur la spiritualité. Cette étonnante information m’a permis de me poser un petit peu sur la place du spirituel et du divin dans l’anime Glass no Kamen de 2005 (parce que je ne peux pas juger sur le manga du coup), et par la même occasion ça me donne la possibilité d’approfondir mon article sur l’anime que j’ai fait il y a un peu plus d’un an maintenant, et qui ne me laisse pas pleinement satisfait comparé à mes articles récents. Donc on est reparti pour parler un petit peu de Glass no Kamen, un de mes animes préférés, pour un petit approfondissement du sens de l’œuvre ! 

L’article est lisible sans l’avoir vu, mais c’est vivement déconseillé.

La princesse écarlate

Pour comprendre où veut aller le parcours de Maya et d’Ayumi, la première chose à faire et par extension la plus importante, c’est de comprendre l’essence même du rôle de la Princesse Écarlate. Objectif majeur de l’anime, présenté dès le début lors d’une scène de négociation qui présente par la même occasion Chigusa et Masumi, deux autres personnages principaux, c’est un rôle légendaire d’une pièce qui l’est tout autant, et qui n’a plus été jouée depuis des décennies notamment à cause de questions de droits. En effet, son auteur avait une vision bien précise de son œuvre et des exigences qu’elle impliquait, et il a donc cédé les droits à sa mort à l’actrice vedette de la pièce qui n’a jamais cédé aux avances des producteurs et notamment d’Eisuke Hayami, fondateur d’une société de divertissement qui avait pour objectif de vie de pouvoir ramener cette pièce à la vie. Ainsi, à travers ces faits, une part déjà irréelle, mystique de la pièce et du rôle sont présentes puisqu’elle a un statut unique, légendaire, et qu’elle a rendu presque fou un homme qui a ensuite articulé l’entièreté de sa vie à son désir de la revoir ne serait-ce qu’une fois, délaissant sa propre famille pour cela. 

Mais les capacités nécessaires pour jouer parfaitement ce rôle sont bien au-delà des capacités humaines normales, et cela, on l’apprend également assez tôt. Ce rôle n’a pas été créé pour les humains normaux, ni même ceux qui restent humains malgré leurs rôles, c’est un personnage qui dépasse sa propre réalité. Pour saisir le rôle, pour jouer ce rôle, pour être ce rôle, il faut en comprendre et en adopter l’essence même : celle de la déesse-arbre qu’elle est. Incarner le rôle de la Princesse Écarlate, ce n’est pas un jeu d’acteur, c’est une expérience, un chemin spirituel, un abandon de soi et une compréhension de ce qui fait notre humanité afin de le dépasser. Il faut être capable de se détacher de son existence pour s’imprégner d’une existence supérieure, de quelque chose qui nous dépasse, et c’est ce mysticisme que l’on retrouve souvent dans l’œuvre. Tôt, dans l’anime, Chigusa demande à Maya de jouer un arbre et s’énerve qu’elle bouge quand on lui jette une pierre, malgré ce fait qu’elle est un arbre. Ce passage cocasse est en vérité un test central à l’œuvre : être capable non pas de jouer des gens, mais de jouer des choses qui ne sont même pas de notre nature. Tout le parcours artistique, mais aussi spirituel des personnages visant ce rôle devient alors d’une nature unique : s’essayer à l’inexistence, à la désincarnation. Abandonner son humanité, son soi profond, revêtir le masque non plus d’autres humains, mais d’autres choses. Devenir quelque chose de plus profond.

Le parcours d'une actrice

A partir de cette compréhension du rôle de la Princesse Ecarlate, celle d’une déesse qui nous dépasse et qui demande à se dépasser, il est beaucoup plus simple de décortiquer l’entièreté de Glass no Kamen. Le parcours de Maya est lui-même un profond parcours d’abandon de soi et de son humanité, une désincarnation de la jeune fille qu’elle est. Une partie des expériences majeures de notre héroïne se rapprochent de cette volonté. Voici une liste (pas dans l’ordre et non-exhaustive) de ces expériences :

  • Maya a, sous la tutelle de Ryuuzou Kuronuma, joué une louve, lui demandant de comprendre un animal sauvage.
  • Elle a joué une sourde/aveugle/muette dans Miracle en Alabama, qui lui a demandé de faire abstraction de ses sens, de voir autrement ce qui l’entoure, de comprendre l’inexistence de ce qui nous rattache au réel. Cette étape est si importante que même Ayumi y a participé.
  • Elle a joué un lutin dans la pièce Songes d’une nuit d’été de Shakespeare, lui demandant de « se déplacer comme un lutin », ce qui n’est évidemment pas une capacité humaine.
  • Elle a joué une poupée qui doit rester immobile toute la pièce, écho à l’expérience de l’arbre. Je reviendrais sur ce rôle plus tard.
  • Une fille immortelle dans Shangri-La.
  • De nombreuses pièces où elle a dû jouer seule.

Là où je veux en venir, c’est que les excentricités de Glass no Kamen ont un sens. Toutes ces expériences de Maya, toujours plus exigeantes et déshumanisées, lui demandent de voir autrement le monde, son existence. De comprendre la nature, de comprendre les animaux, de comprendre les objets inanimés, de comprendre le surnaturel. Le dernier arc narratif de l’anime illustre parfaitement ce propos puisqu’il demande à Maya et Ayumi de trouver le moyen d’incarner les 4 éléments (Eau, Feu, Terre, Vent). D’apporter leur propre interprétation et compréhension de ces éléments naturels et de les transposer dans leur jeu d’actrice. Cet arc demande à réfléchir sur ce qui fait l’essence même de ce qui est naturel, ce sur quoi on ne réfléchit normalement pas, comme si c’était des entités à part entière, des vies qu’on ne peut juste pas saisir tant qu’on n’essaye pas d’abandonner son être pour s’en rapprocher.

Dépasser son essence humaine, changer son âme, c’est un mysticisme, un rapprochement vers le divin par la spiritualité et la compréhension du monde dans son ensemble, de ses mécanismes, mais aussi ce qui n’appartient pas à ce monde. Pour Glass no Kamen, qui met un point d’honneur à la parfaite compréhension d’un rôle pour l’incarner, jusqu’à devenir ce rôle le temps d’une pièce, oublier qu’on est soi, faire disparaître son soi, ce parcours tient d’une logique qui s’inscrit probablement dans les réflexions spirituelles de l’autrice sur la vie et l’univers lui-même. L’œuvre, à travers le théâtre, demande à repenser tout cela, pour mieux le dépasser et entrer en osmose avec l’universalité, le divin lui-même. Le théâtre n’est plus un art, c’est un chemin, dont la Princesse Écarlate est l’aboutissement, comme un sens à la vie elle-même, qui subjugue les spectateurs, comme un Grand Ancien rend fous les hommes dans les mythes Lovecraftiens.

Maya, ou la perte de soi

Maya, ça a toujours été une personne d’apparence normale, une jeune fille maladroite, pas très intelligente, peu débrouillarde, mais avec une passion pour le jeu, une passion pour l’autre. Le théâtre est toute sa vie, tout ce qui l’anime, depuis toujours elle rejoue les scènes de films, de séries, avec une approche parfaite, une capacité sans égale à s’approprier à la fois le jeu, mais au fond aussi l’existence des choses. Ce talent, c’est comme une évasion, sa vie terne d’inconnue dans un restaurant chinois, avec sa mère qui veut qu’elle soit dans le rang, s’oppose à son talent pour le fait de devenir quelqu’un d’autre, le temps d’une scène, le temps d’un instant, d’un long instant où elle n’est plus Maya la lycéenne banale, mais où elle devient ce qu’elle veut devenir. Cet abandon de soi, cette opposition spirituelle entre Maya et ce qu’elle est, et ce qu’elle est capable de devenir, est une clé du personnage. Pour Maya, jouer n’est pas que jouer, c’est incarner, c’est être possédé, la métaphore des masques visant justement à ce devenir. Un excellent passage autour de cela, c’est quand on lui demande de jouer une passante et qu’elle essaye d’abord de comprendre qui est ce passant, son humeur, ses aspirations, pour pouvoir traverser la scène en n’étant pas une figurante, mais en étant cet être éphémère qui passe par là. L’héroïne est la plus à même de se rapprocher de l’essence même du divin, n’étant pas rattaché à sa conscience quand elle joue.

Mais Maya, c’est aussi une fragilité ambiante. Sur scène, elle devient une tempête, une flamme qui embrase la passion du spectateur, elle devient parfois une humaine, parfois autre chose. Mais en dehors de la scène, elle reste rattachée à son essence : une jeune fille tout à fait normale. Ce rattachement à la réalité, qui émiette souvent son âme, sa détermination, on le retrouve également à de nombreuses reprises. Car si l’aspiration de la Princesse Écarlate, c’est aspirer au monde supérieur, mais ce n’est qu’une conception, et le réel devient toujours un mur à cette illusion. Ces fissures, on les retrouve par exemple lors de l’arc où Maya joue une poupée, et où elle finit par céder à la pression de ce qui l’entoure et du triste événement qu’elle vient d’apprendre. On retrouve également un décalage entre ces deux Maya, ou plutôt entre Maya et ses masques, lors de l’arc sur Les hauts de Hurlevent, où l’acteur qui joue avec elle tombe sincèrement amoureux du personnage qu’elle joue, confondant donc la fiction et la réalité. 

Là où je veux en venir, c’est que Glass no Kamen nous montre à plusieurs reprises ce parcours comme un fardeau. Quand on se rapproche du divin, on doit abandonner sa réalité. On doit tromper les autres, les amener à une folie qui les brise (Eisuke qui y dédie sa vie, ce garçon qui voit son amour déçu par son côté irréel), on doit s’oublier, même dans les moments les plus difficiles, même quand on souffre, quand on doute, quand on ressent le vide de son existence qui n’est qu’une existence par l’altérité, qui fonctionne par notre inexistence. On doit s’oublier au point d’oublier qu’on est réel, matériel, que nos sentiments négatifs nous pèsent ou que la joie intense d’une relation amoureuse ou d’une popularité qui monte, nous éloigne de ce parcours spirituel. Quand on regarde la narration de Glass no Kamen, on voit que les erreurs de parcours de Maya, les éloignements de Chigusa et de son enseignement du théâtre comme aspiration supérieure à l’humain, tiennent toujours d’un rattachement à la popularité naissante, ou d’un rejet lié à la difficulté de se perdre, la difficulté de faire face à la réalité. Mais c’est la simplicité de Maya, son caractère enjoué et passionné, qui la ramène toujours vers le théâtre, vers ce parcours métaphorique qui l’amènera à devenir une déesse et à se rapprocher de l’essence du divin, de la création, et de la source de vie même.

Philosophie, spirituel, mysticisme

Quand on regarde l’œuvre avec ce prisme, je pense qu’on peut se rapprocher de ce qui fait sa particularité, et qu’on peut commencer à comprendre pourquoi l’auteur s’est rapproché du spirituel et du mysticisme en dehors de sa carrière artistique, dont elle parle parfois en interview. 

Glass no Kamen, ce n’est pas qu’un anime sur le théâtre, c’est une philosophie à la fois de vie et de compréhension du monde. Le théâtre n’est qu’un vecteur, comme la méditation peut en être un. Bien sûr, de nombreuses thématiques se mêlent à cette ambiance, apportant une grande richesse à ce que je peux, maintenant que j’ai découvert cet aspect, qualifier de chef d’œuvre à mon sens, mais ce qui fait l’essence même du parcours de Maya, qu’il soit artistique ou philosophique, il ne s’inscrit plus que comme un épanouissement par l’art, mais par une voie spirituelle, un chemin sacré qui mène au repaire des dieux créateurs et de l’ambiance mystique, fascinante, mais également dangereuse, qu’ils dégagent. Ce parcours, elle-même ne le comprend pas, mais c’est là où l’auteur, où Chigusa, essaye de nous guider. Si la fin de l’anime marque la disparition de Chigusa, c’est avant tout un passage de flambeau symbolique : Maya, mais aussi Ayumi, ne sont plus à un stade où l’enseignement prévaut. Trouver sa propre voie, sa propre méthode pour devenir une déesse du plus profond de son âme, de comprendre l’incompréhensible et l’inexplicable. Maintenant, c’est à elles de comprendre le but de l’existence, de ce rôle légendaire, qui forme l’aboutissement d’une vision artistique à la fois de l’auteur, mais aussi en interne de l’œuvre. 

Ainsi, nous pouvons conclure que Glass no Kamen a un lien profond avec la spiritualité et le détachement du réel. Cette nouvelle lecture du fond de l’anime lui donne une dimension supérieure, lui permet de s’élever d’histoire, de simple leçon, à une recherche de soi, de l’univers, de compréhension du monde, avec comme but ultime, comprendre Dieu. C’est probablement cette aspiration profonde qui rend si difficile à Suzue Miuchi de trouver une fin satisfaisante, puisqu’au final, cette fin n’est pas différente d’apporter une conclusion à une réflexion similaire à un ouvrage philosophique. Mais ce qu’on peut en dire, c’est que je suis très content d’avoir pu, grâce à l’information sur les intérêts de l’auteur, déceler ce fond caché dans Glass no Kamen. Car désormais, cette œuvre en devient pour moi aussi légendaire, aussi mystique, que l’est son aspiration. 

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