[Révèle l’entièreté de l’intrigue de Haibane Renmei Ailes Grises -.]

          À l’unisson, le monde et l’être se déchirent dans des cris suraigus et une insupportable douleur, accouchant tristement des attributs d’une nouvelle existence et par là même, d’une forme transfigurée de cette dernière, dans une réalité parallèle et symbolique. Sans merci, l’inextinguible force vitale presse la peau à se fendre et des ailes ensanglantées à en sortir et à s’exhiber dans une grâce surnaturelle ; mais c’est non sans remords d’avoir tant infligé à leur matrice, déjà à demi inconsciente et accablée par la puissance d’une si ironique tragédie, que ces anthracites excroissances prospèrent difficilement, étouffées par l’air, la lumière, le sang et la graisse. Puis, doucement, un ange caresse ces innombrables plumes et les lave de leur superficielle et organique corruption, comme une mère choye son nouveau-né. Cette cristallisation de tout ce que son ancien monde avait d’éthéré et d’inintelligible l’attendait ; ainsi naquit-elle dans la souffrance, ainsi son fatum serait pareillement empreint de cette souffrance.

         Si la mémoire immédiate et la conscience présentent l’heureux avantage d’être pourvues d’un développement encore insuffisant à la naissance et directement au-delà pour appréhender l’expérience nouvelle et terrifiante de la vie et la retenir, Rakka se trouve hélas privée de cette indulgence juvénile, car aussitôt point-elle de son cocon, aussitôt l’incertitude et la perplexité d’un univers inconnu s’amoncèlent pour hâter en elle une sombre angoisse incapacitante. Pétrie par l’épouvante de ce déferlement intarissable de doutes et d’étrangeté, elle demeure, hagarde. Aussi son propre corps est-il doté de deux nouveaux appendices grisâtres inhabituels : ainsi lui faut-il apprivoiser une enveloppe corporelle inédite et s’acclimater à la dérangeante altérité du cadre de sa seconde existence pour entrevoir la possibilité d’une prise sur le réel.

            Pourtant, le monde apparaît aussi étranger pour elle qu’elle ne semble réciproquement incarner une anomalie pour lui. Dans ce village maussade et clos qu’elle habite, les Haibane apparaissent comme des singularités de seconde zone, traitées comme des objets curieux par les seuls résidents légitimes des terres qu’elle contemple, impuissante. Cette rupture n’est rendue que plus évidente par la nature communautaire de la Fédération des Haibane ; ainsi Rakka ne peut trouver sa place que dans cette dernière, mais jamais ne pourra investir pleinement ce monde qui l’entoure.  Elle est à l’être-au-monde et à la Volonté ce qu’est le prolétaire à la bourgeoisie : le sujet hébété d’une métaphysique néo-monarchique et impénétrable. Puisque la Nature est hostile à l’homme et qu’il en est la plus regrettable erreur, la conscience ne saurait faire partie d’elle et la Nature ne saurait lui être clémente.

          Au fil de ses pérégrinations désabusées et de ses découvertes des lois sociales régissant la cité, Rakka réalise peu à peu les fatalités du monde et, parallèlement, la douloureuse conscience de l’impérieuse nécessité du labeur se vivifie. Elle se trouve désormais confrontée pour la première fois au choix de sa propre définition : parmi toutes ces multitudes voies, laquelle doit-elle emprunter dans “l’agir” ? Lorsqu’enfin, elle trouve l’inespérée réponse à cette interrogation fondamentale de l’être, elle s’individualise, s’extirpe du groupe-identité et s’arroge un moi. Pour la première fois, elle enclenche l’éternelle décision d’elle-même dans toutes ses potentialités. Avant cela, le sempiternel doute la pétrifiait, mais elle se révèle enfin lorsqu’elle devient la gardienne des racines de ce monde clos, arpentant les plaines du mystique. L’anxiété constante du spectre de la futilité de sa propre existence s’évanouit à mesure qu’elle parvient à constituer un fragment du sens de la vie qu’elle prend la décision de mener.

Le sculpteur et la musicienne ont tout en commun : leur œuvre les dépasse et la fuite du temps et les contingences humaines les condamnent à la maladie de vivre. 

Albrecht Dürer, 1514, La Melencolia 

          Seulement, l’agir ne va pas de soi, car dans l’exil de l’Eden et dans la condamnation divine au labeur, à la souffrance et à la mortalité, que l’œuvre semble exigeante et longue, que la tâche semble difficile et hasardeuse ! Or la soustraction au travail n’apparaît guère plus tendre, car le désœuvrement revêt toutes les caractéristiques du sombre abîme de la vacuité et de l’ennui. Ainsi l’être vacille. Il n’a en outre rien de la grandeur de sa responsabilité : nulle part il ne trouve la sérénité, et son plus ostensible drame est de se savoir perclus dans l’immanence. 

      Alors Rakka et les autres aspirent à un Ailleurs, mais face aux impitoyables murs titanesques qui enclosent ce terne village, elles envient les oiseaux qui déploient librement leurs membres au-delà de cette prison spirituelle et ne sont affublées pour maigre compensation que d’ailes atrophiées et inutiles, qui entonnent silencieusement un hymne d’une cruelle ironie. Clouées au sol, elles apaisent leurs maux dont l’ignorance est seule mère grâce aux livres de la bibliothèque, faute de mieux, mais demeurent tristement cloîtrées dans cette cage imperméable à la connaissance et à la métaphysique. 

      Ainsi ne peuvent-elles percevoir de cette cristallisation du monde terrestre qu’un reflet, qu’une représentation, dont la signification leur échappe. Néanmoins, dans cette nuée de symboles mystiques, cette vie simple, ce contexte rural, il leur est permis de capter l’essence de la vie. Aussi les contours du miroir du monde projetant cette Lumière se distinguent-ils le mieux dans cet animisme, cette attribution d’une nature sacrée à toute chose et dans ce tourment d’une vie antérieure baudelairienne. 

« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. » – Alphonse de Lamartine

       Soudain, le foudroiement de la disparition catalyse et achève la transformation du malaise en désespoir. La violente et soudaine confrontation à la mortalité fissure déjà ce candide cœur de verre d’où jailliront bientôt les eaux de la souffrance et du doute existentiel. Cette hermétique boîte intellectuelle de la perception, autrefois opaque, devient transparente, et enfin les rayons abscons du monde s’y répandent. Jamais l’absurde ne fut aussi clair. Sous ce crâne règne alors un vacarme assourdissant auquel autrui est sourd. Bien vite le monde se dérobe et ses habitants n’ont plus l’air que d’imperturbables ombres projetées. Dans cet improbable renversement des valeurs et du sens commun, seul le funeste corbeau apparaît comme guide de l’incomprise enfant éplorée.

Le corbeau comme éclaireur de la voie de la rédemption

       La déraisonnable quête de sens que force cette métamorphose psychologique la mène au temple du symbole : le puits sépulcral de l’origine du péché dans lequelle s’imbrique l’essence de la mort. Dans le désenchantement du deuil, Rakka rejoue cette si célèbre scène d’Hamlet : devrait-elle être ou ne pas être ? Quel est donc le sens d’une confrontation à une si sévère épreuve ? Elle se décide dès lors à connecter et tresser ces filaments mystiques et invisibles qui parsèment l’existence, pour broder, sur l’étoffe de sa vie, l’esquisse du fruit de l’élucidation de l’expérience terrestre.

Face à la cryptique finitude.

         Mais si de ce long voyage, elle peignait une fresque, alors cette dernière prendrait certainement la forme d’une obscure vanité. Aux prises avec une condition humaine d’inanité, le beau ne s’articule qu’autour de l’éphémère, l’harmonie qu’autour de l’évanescent. L’inconsistante connaissance s’accumule vainement sous le regard placide du crâne, ténébreux veilleur inflexible.

Anonyme appelé Le Maître de la Vanité, vers 1650, Haec Sola Virtus

             En filigrane se noue pourtant à la vacuité un autre sentiment d’autant plus substantiel qu’il ne revêt la forme d’une noire somatisation qu’elle porte déjà honteusement comme on porte un inexplicable péché. Dès lors, les yeux d’autrui deviennent autant de menaces ; peu à peu les prémices d’une psychose s’installent et la dangereuse altérité la saisit et la contraint à la fuite. Autrefois l’ambiguïté de la pureté qu’arboraient ses ailes avait la saveur d’un âpre répit, aujourd’hui leur noirceur la laisse nauséeuse. 

        Ce mal corrupteur n’a de cesse de se répandre, il vous ronge : lentement, vos entrailles, pareilles à de vils égouts, déversent leur sang croupissant dans vos douloureuses artères qui n’en laissent réchapper que l’informe et nauséabonde lie. Ces acides ténèbres disloquent le moindre de vos pathétiques tissus. ¨Plus rien d’organique ne réchappe de cette latente torture, seule la honte vous habite. Cette implacable maladie, c’est celle du bourreau. Elle apparaît comme la malédiction inhérente à l’individu socialisé, réminiscence d’un abstrait péché originel qui gangrène sans relâche les rapports à autrui et se propage, telle une métaphorique épidémie, ainsi que le décrit Camus dans La Peste :

          Si après cette chute onirique initiatrice d’une nouvelle naissance, Rakka n’aurait pu prétendre aux terres célestes du paradis, il apparaît désormais limpide que sa destination a davantage les traits d’un purgatoire. Mais dans un tel univers dont elle ne peut saisir les règles extrasensibles, elle ne dispose d’autres choix que de requérir à l’unique intercesseur du divin, la figure nébuleuse presbytérale, duquel elle assimilera la plus précieuse leçon : une fois le péché reconnu, autrui est une clef indispensable de sa propre rédemption. Dans un tableau à la composition symbolique et à l’allure d’un léger clair-obscur, elle se rend digne d’aspirer au bonheur, à la manière des protagonistes de Koe no Katachi.  

Rakka comme malheureux sujet d’une scène biblique, dans de modestes vêtements, elle porte la canne de l’infirme, une faible lanterne pour seule source de lumière.

           À la réflexion, c’est bien dans l’entraide et l’amour que les Haibane, et plus tard, Rakka, connaissent au fond la douce joie de vivre. Peut-être la chaleur et la tendresse d’une telle communauté représente l’unique moyen d’un apaisement de la perplexité philosophique et de l’étrangeté, mais quoi qu’il en soit, dans le partage, le don de soi et la bienveillance, philia fleurit et irradie l’âme de lumière. 

Le soleil retrouvé inonde ce village bucolique sur lequel règne l’harmonie entre tous.

         Or franchir l’épaisse frontière de l’individualité constitue en soi un enjeu aussi fondamental qu’exigeant de la vie promiscue. Ce qui rapproche le plus profondément Rakka de Reki, au-delà du péché, est bien cet enfermement en soi, symptôme de l’humiliation ou de l’appréhension de l’abandon. Le lien à autrui semblait rompu, mais tour à tour, elles incarnent pour l’autre la mère bienfaitrice ou l’enfant affligé et s’élèvent réciproquement dans une pure considération. Aussi ambiguës furent les intentions de Reki, la sororité et la mansuétude qu’elle a su cultiver en la présence de Rakka ont conféré à sa vie une substance précieuse.  

          Seulement, si ces deux êtres s’opposent, c’est car l’impossibilité pour Reki de se dépêtrer des ronces du malheur et de surmonter le trauma lui est devenue consubstantielle. Le péché soustrait au souvenir n’est plus qu’une coque corrosive creuse, la culpabilité n’a plus d’autre raison d’être que de simplement persister, mais elle accomplit son œuvre en astreignant son porteur au vice et au désespoir. Comme Rakka l’avait compris auparavant, c’est par l’intermédiaire de l’autre qu’intervient l’absolution. La fugace imagerie du suicide se fait nette et déchirante, mais elle est la nécessaire remémoration du sentier d’un soi retrouvé et plus vrai.

Cristallisation picturale du terrible isolement

 Lumière du pardon et nouvelle manifestation du clair-obscur 

          À la fin du festival, Rakka peut enfin contempler le ciel avec confiance, comme si une force supérieure s’y trouvait, car l’expérimentation du réel et les rapports interpersonnels l’ont menée à l’apprivoisement nouveau du monde qu’elle habite. Elle y célèbre la reconnaissance qu’elle éprouve pour autrui et s’apprête sans le savoir à accepter avec sérénité le deuil de Reki.  Dans cette révélation d’une cohérence retrouvée de l’univers, elle accède à l’élévation et à la Grâce.

L’expression de l’immaculée miséricorde

         Ainsi les imageries bibliques et les motifs picturaux se succèdent et figurent, tout en symboles, l’unique cheminement philosophique qui importe à l’âme : l’ascension du creux vers le plein. Si cette dernière fait s’entremêler l’individu et l’altérité, hélas, au-delà même de la rigide cloison qui sépare l’être de ses semblables, demeure l’inexplicable vertige, l’angoisse viscérale de la chute, que seule la pitié peut entrevoir. Mais puisque la condition existentielle d’autrui est aussi la sienne, alors il faut, sous une même étoile, l’éprouver synchroniquement dans une profonde humanité, seule certitude d’un cosmos sans réponse.

Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage.

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