Jisatsutô, aussi traduit en Occident comme Suicide Island, est un manga créé par Mori Kôji dont les genres sont le drame, le psychologique et le tragique. Destinée à un public mature et fortement déconseillée aux moins de 16 ans, cette œuvre aborde en 17 tomes des thèmes tels que le suicide et la survie. Des passages abordent explicitement le viol, et illustrent également le meurtre. Le manga est édité en France par Kazé.

Voici le synopsis qu’en donne Wikipédia : « De jeunes gens ayant tenté de se suicider se réveillent vivants, à leur surprise, sur une petite île isolée, « Suicide Island ». Ils y ont été bannis par le gouvernement japonais, avec pour seule instruction de ne pas quitter ses alentours. Sei, personnage central de l’intrigue, et les autres exilés devront faire le choix entre mourir et assurer leur survie, sur cette île où n’existe aucune loi. N’ayant accès qu’à quelques commodités abandonnées, ils devront subvenir par eux-mêmes à leurs besoins essentiels, par la pêche ou la chasse. ».

Pour vous introduire à la profondeur de Jisatsutô, rien ne remplacera une explicitation de quelques-uns des thèmes centraux de l’œuvre. Nous aborderons ici le problème du suicide, seul dénominateur commun des protagonistes, ainsi que la question du politique, ou comment s’organisent les personnages, puis enfin la moralité dans un monde extraordinaire.

 

                    Le suicide

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale », décida d’écrire Albert Camus pour introduire son traité, Le Mythe de Sisyphe (1942). En effet, la question ne va pas de soi, même si l’acte de s’ôter sa propre vie est souvent une question passée à la trappe — et cela fait du sens, car c’est un extrême tabou et irréversible.

À vrai dire, le suicide est tant un sujet complexe à approcher, qu’il donne sa raison d’exister au manga dont l’article fera l’objet. Car bien qu’il s’agisse d’une expérience individuelle, qui nous isole du monde comme de soi, on peut à ce propos faire preuve d’objectivité. Si l’on y réfléchit, la vie est le naturel du corps, la maladie étant l’exception et non la règle : le cœur bat malgré tout, la respiration est un réflexe. Le suicide ne peut exister que s’il y a conscience, et à partir de là, volonté.

Si chaque envie suicidaire diffère dans ses raisons, ses déterminations, ses durées et ses futures conséquences, étudier la question nécessite plusieurs cas différents. C’est un des avantages de l’art, que de pouvoir analyser le réel sans faire face aux drames d’une vraie expérience. Par ailleurs, ce fait nous renvoie au naturalisme en France, vaste mouvement artistique qui prétendait comprendre la société par ses déterminations : le milieu des individus, leurs tempéraments, ainsi que ce qui relève de l’hérédité.

Dans Jisatsutô, le fait d’être suicidaire est une partie importante de la personnalité de tout un chacun. Certains devront survivre et se transformer, en surpassant ce fardeau mental. Tandis que d’autres abandonneront une fois de plus, et se jetteront dans le néant. Tous ne connaîtront pas un chemin aussi linéaire. Pour un manga psychologique, représenter autant d’évolutions différentes durant une œuvre assez longue est exemplaire.

 

politique

                    Le politique

Il peut sembler paradoxal de parler de politique dans un manga qui commence dans un no man’s land juridique. Mais c’est précisément pour cela que Jisatsutô s’illustre sur ce plan. Le gouvernement japonais a abandonné les personnages par faute de moyens, nous dit-on. Au vu de quoi, on a retiré les droits qui appartiennent aux citoyens à ceux qui ont tenté de commettre un suicide — la tournure est particulière, il faut se rappeler que certaines communautés considèrent le suicide comme un crime.

Les personnages du manga évoluent donc dans un monde sans loi, sans construction sociale autre que le sens commun qu’ils partagent. La liberté ainsi gagnée sera un bien très précieux, quasiment le seul dans la condition désespérée qui les attendra. Chacun décidera pour lui-même, et défendra le droit des autres à le faire, adoptant une posture libertarienne.

Puis un sens du politique renaîtra, d’abord par le constat d’un avantage commun à travailler ensemble en vue de survivre, ensuite par la décision de protéger les plus faibles. C’est également cette naissance du fait politique qui fait la particularité de Jisatsutô. Par ailleurs, les personnages se diviseront en faction, permettant à d’autres dynamiques politiques de venir rythmer la trame du manga.

Le côté logistique de la politique est important : quand l’on manque de tout, il faut s’organiser de façon efficace. C’est d’abord la nourriture et l’eau qui sont recherchées et rationnées. L’exploration sert également à découvrir du matériel pouvant ouvrir le champ des possibles. La pêche, à cet égard, représente la première coopération des personnages, et est en ce sens un symbole d’espoir et de transcendance de la condition de suicidaire.

 

chasse

                    La moralité

Dans ce manga, chacun a presque tout perdu — ses droits politiques, ses possessions personnelles, ses proches. Les personnages doivent maintenant survivre dans un lieu désert et sauvage. Il n’y a plus de lois, plus de codes sociaux à suivre. La question de la moralité devient alors singulière : les personnages passent d’une démocratie libérale où la société fonctionne grâce au lien social, à une île déserte où les habitudes sont détruites.

En effet, la moralité sert à pacifier et organiser les relations sociales, afin que chacun puisse accomplir son devoir, et éventuellement poursuivre sa quête du bonheur, ou de plaisirs réguliers. Les plaisirs plus ou moins durables sont peu nombreux sur l’île déserte, et la moralité devient alors un fardeau.

Par exemple, ne pas vouloir blesser les animaux empêche de penser à la possibilité de la chasse. Quand la nourriture manque, ne pas chasser peut vouloir dire ne pas survivre. Considérer l’animal comme un être supérieur car il possède l’instinct de vivre, quand on est suicidaire, et estimer que l’on n’a pas le droit moral de le chasser, c’est penser avec une moralité handicapante.

 

                    Conclusion

Jisatsutô est une œuvre contradictoire et cohérente. Cohérente, puisqu’elle fonctionne de façon logique et chronologique. Contradictoire, parce qu’elle illustre et aborde les tabous de la société, avec une clarté aveuglante quant aux différentes constructions sociales que sont la moralité, le droit, le fait politique par exemple. C’est donc une lecture adaptée à ceux qui voudront transformer leur vision du monde — en assistant aux surpassements et aux échecs des différents personnages.

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