La japanimation (et en élargissant, le complexe industriel animanga) occupe une place si spéciale à l’heure de la mondialisation qu’elle est reconnue comme entité à part, même par les non-initiés. En même temps, si l’on pense à un titre iconique comme Pokémon, récemment devenue une des franchises médiatiques les plus rentables au monde, c’est en grande partie grâce à l’animé et ses 24 saisons (sans compter les films et les spin-offs).

Pourtant, d’un point de vue historique, l’arrivée de l’animation japonaise en France n’a pas toujours été bien accueillie, notamment par une partie plus conservatrice de la population ; c’était par exemple la politicienne Ségolène Royal qui s’exprimait en ces termes dans l’essai Le ras-le-bol des bébés zappeurs (1989) à la page 37 : « Il y avait dans la télévision d’ « avant » des règles simples. Il y avait les gentils et les méchants. Et, en général, le gentil, le héros, tuait moins que les autres. Il gagnait aussi parce qu’il était le plus malin. Et puis il s’occupait de la veuve et de l’orphelin, ou de l’animal blessé. Dans les dessins animés et les séries japonaises (du moins ceux que l’on voit sur les chaînes commerciales françaises), ou dans certaines séries américaines, tout le monde se tape dessus. Les bons, les méchants et même ceux qui ne sont rien, les figurants de la mort. Le raffinement et la diversité dans les façons de tuer (explosions, lasers, commande à distance, électrocutions, animaux télécommandés, gadgets divers…) se sont accompagnés d’un appauvrissement des caractères, d’une uniformisation des héros, dont la seule personnalité se réduit à la quantité de cadavres alignés, ou à la couleur de la panoplie du parfait petit combattant de l’espace. ».

On voit donc que le vent a soufflé chez la classe dirigeante quand Emmanuel Macron reçoit une dédicace de la part du mangaka de One Piece. D’un passe-temps critiqué pour sa nouveauté esthétique, la japanimation a désormais acquis une légitimité de la part de l’élite politique (peut-être par un souci de démagogisme en période de réélection), légitimité dont les ventes actuelles du manga en question sont le reflet (en hausse grâce au Pass Culture).

Le but derrière ces références économiques et politiques, c’était de souligner le caractère complexe de l’histoire de la réception de la japanimation en France, une histoire composée au moins en partie de popularité et d’impopularité. Il était également important de lier les succès économiques à la popularité des titres et des franchises : une donnée primordiale en économie est la reconnaissance de la marque, qui fait notamment l’objet d’études de marché. Le Japon, pays depuis longtemps gouverné par le Parti libéral-démocrate, et très bien inséré dans la mondialisation, destine sa production nationale d’animation à la libre concurrence. Ce qui s’accompagne nécessairement d’une hégémonie de quelques titres et franchises, et d’une constellation de titres par genres voire démographies (le découpage plus ou moins flou entre kodomo, shônen, shôjo, josei, seinen).

Pour illustrer cette image de constellation, sur Internet circulent plusieurs versions d’un iceberg, avec une petite surface associée à des titres populaires — on peut aussi parler de classiques — et une bien plus grande partie submergée, illustrant souvent une impopularité très vaste. Cette large impopularité l’est pour une myriade de raisons.

Pourquoi les animés populaires le sont-ils ? Une connaissance superficielle des empires financiers construits par les principaux visages de la japanimation (basiquement les animés qu’une personne sur deux peut vous sortir dans la rue, style Naruto, One Piece, Pokémon, Yu-Gi-Oh!) peut l’expliquer : figurines, jouets et jeux de cartes ; diversités des produits et unité de l’univers fictif ; ciblage de démographies assez larges… L’idée d’une communauté des fans d’un titre ou d’une franchise est d’ailleurs importante. L’humain, dit-on parfois, est un animal social, et ce faisant l’identité se vit et se développe en grande partie dans un contexte social. Non seulement l’identité, mais également la personnalité, et donc la sensibilité artistique, les habitudes consuméristes, les pratiques sociales.

On peut trouver dans son article « La passion de l’animation ? » un témoignage pertinent de la part de Tenjô Utena, contributeur de ce site. Il y illustre notamment la fonction sociale que peut prendre un enthousiasme pour l’animation japonaise comme vecteur d’intégration sociale dans la vie d’un fan : « Comme tout le monde, mes années collège furent difficiles, particulièrement la cinquième où j’ai été dans une solitude ambiante vis-à-vis du fait que je ne jouais pas activement à Minecraft[. …] J’ai toujours été quelqu’un qui se rabaissait beaucoup, […] et qui avait un manque de confiance en soi. J’ai toujours, au fond, mal vécu l’isolement culturel qu’a provoqué mon désintérêt pour le médium vidéoludique[. …] Mais on change. Même si avec le recul j’étais misérable à l’époque, je m’étais rapidement imposé comme la référence dans mon établissement sur les animés, celui à qui on venait parler de ça, et je prenais plaisir à parler de mes expériences même quand c’était des trucs genre Cardcaptor Sakura. J’apportais enfin quelque chose, c’est triste à dire mais cette passion c’est ce qui m’a permis de me créer, de me construire autour de quelque chose, de vraiment vivre et de transmettre cette vie, et pas juste de butiner un peu partout sans investissement. ».

Après avoir assez longuement parlé de la popularité dans le contexte de la japanimation, ainsi que de la fonction sociale d’intégration qu’elle peut prendre pour certaines communautés — à vrai dire, on peut alors penser au sens du mot populaire qui désigne la masse informelle que l’idée du peuple revête —, il est temps de parler de l’impopularité. Pour comprendre l’impopularité, il faut deux choses : pouvoir la définir ; puis pouvoir compréhensivement en invoquer les déterminants, les causes même de l’impopularité. Cela commence par une définition de la popularité, que le dictionnaire Le Robert définit comme « Fait d’être connu et aimé du plus grand nombre » : la popularité est alors une qualité d’appréciation subjective présente en quantité importante au sein d’une population donnée. L’impopularité est son opposé : on peut donc penser à la condition de n’être pas connu, ou de ne pas être apprécié, ou les deux conditions en même temps.

Les déterminants de l’impopularité sont donc l’impossibilité pour une population de connaître tout, ou d’apprécier tout. En termes plus concrets, dans le contexte de la japanimation, c’est-à-dire en présence d’un marché de biens culturels auxquels les consommateurs se confrontent à l’offre disponible, ce qui détermine l’impopularité d’un animé quelconque, c’est la condition double de ne pas être accessible facilement, ainsi que celle de ne pas être suffisamment qualitative aux yeux des critères de la population — ou les deux en même temps.

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Pourquoi un animé n’est pas accessible facilement ? L’histoire de la réception de l’animation japonaise en Occident s’est accompagnée du trafic illégal de séries non licenciés et sous-titrées : c’est un exemple de lutte contre-culturelle, à une époque où la majorité du marché culturel n’était pas accessible facilement. Mais un animé peut aussi ne pas être populaire faute d’investissement dans la promotion, spécialement à l’internationale. Promotion qui peut se faire par le biais d’influenceurs, par exemple sur YouTube, ce qui donnerait un avant-goût du produit, et informerait sur sa qualité. Ne pas connaître la qualité d’un animé peut le faire rester impopulaire, car il n’aura pas été vu par les personnes qui s’auraient l’apprécier à sa juste valeur. Par exemple, des titres que la critique proclame mais qui restent impopulaires à part dans les cercles dédiés peut devenir un emblème pour tout le courant « élitiste ».

Une bonne partie de l’animation japonaise ne franchit jamais l’Occident, et parmi cette masse artistique des animés uniques, particuliers dans leur impopularité. C’est une offre culturelle qui s’éloigne du mainstream, illustrant la diversité artistique du médium, surtout quant à ce qui sort du lot. En effet, le mainstream a ses défauts, comme un propos politiquement correct, ou même le fait d’être souvent formulaïque. Certaines personnes vouent une haine à Sword Art Online, titre parfois accusé d’être à la base du torrent sans créativité communément appelé l’adaptation d’isekai.

À vrai dire, c’est de cette idée d’impopularité à promouvoir que le site Les Confins du Monde tire son nom, illustrant une unité (celle de l’animation japonaise et des autres sous-cultures japonaises qui s’y raccrochent), ainsi qu’une innombrable fragmentation (les différents points de vue et styles, différentes œuvres et exécutions…). Pour faire référence à des titres spécifiques, on peut séparer One Piece et le million de personnes regardant l’animé d’après MyAnimeList (indicateur plus ou moins qualitatif de la popularité d’une série animée en Occident), avec Kyousou Giga et les 55 000 personnes l’ayant vu.

Cette volonté de promouvoir toute une partie de la japanimation touchée par l’impopularité se rapproche de la mission de médiation culturelle, que Wikipédia définit concisément par « [Une] forme particulière de médiation qui regroupe l’ensemble des actions visant à mettre en relation des gens — un public, des participants — avec une œuvre artistique ou une proposition culturelle. Ses finalités sont éducatives, récréatives, sociales et citoyennes. ». En effet, les articles d’analyse et de découverte sont des formes de mise en relation d’un lectorat avec des œuvres d’animation — ou occasionnellement d’autres formats. Une mise en relation qui vise parfois à faire apprécier une œuvre à sa juste valeur critique, pour mettre en condition le lecteur à l’animé qui pourra lui plaire.

Pour conclure, après des références économiques et politiques à l’histoire de l’animation japonaise en France, marquée de popularité et d’impopularité, cet article a souligné le lien évident entre succès marchand, empire financier et franchises du manga ou de l’animation. Toujours pour concrétiser cette popularité théorique, la réalité sociale et communautaire de la consommation d’animés a été approfondie. Enfin, un effort définitoire a mené à comprendre la popularité comme qualité subjective d’appréciation ou de reconnaissance commune auprès d’une population donnée, et l’impopularité comme son strict inverse. Après cela, l’impopularité a été traduite sous l’angle d’une économie culturelle, avec les visionneurs potentiels comme consommateurs du marché culturel. Quelques-un des déterminants de l’impopularité de l’animation japonaise ont été analysés, ainsi que les raisons de s’intéresser à tous ces animés-ci : rejet d’un formulaïsme, recherche d’un discours subversif ou unique… L’idée de promouvoir les animés impopulaires étant à l’origine de ce site, il convenait d’illustrer statistiquement les différences que fait la popularité ou l’impopularité d’une série. Pour finir, cette promotion a été rapprochée du concept de médiation culturelle, une mise en relation particulière face à une œuvre dans sa totalité esthétique, culturelle, historique… En effet, bien des animés sont particuliers, et nécessitent d’être approchés avec une certaine délicatesse pour révéler leurs vraies couleurs.

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