Cet article spoile plusieurs animés très qualitatifs, dont : Madoka Magica, Utawarerumono, Shigatsu wa Kimi no Uso, Clannad, Koe no Katachi, Kimi no Suizô wo Tabetai, Angel Beats et peut-être même d’autres. Vous avancez à vos risques et périls.

Bonjour à vous, amis lecteurs. Aujourd’hui, nous allons parler d’un archétype de personnage (généralement féminin) de deux genres en particulier, la romance d’abord — puisque c’est une merveilleuse occasion d’étudier la sentimentalité de l’humain, comme individu ou bien envers ses pairs —, et la tranche-de-vie ensuite. L’illustration de l’article provient d’Utawarerumono (2002) dont l’artiste m’est inconnu, et représente Yuzuha, une fille présentée comme maladive et aveugle. Yuzuha fait dans au moins un VN l’objet de sa propre route d’eroge. Non seulement elle est un partenaire romantique, mais le jeu possède des éléments de tranche-de-vie.

Comme nous irons cette fois-ci en profondeur, j’irai dans le détail des œuvres sans vous ménager. Puisque le thème est assez lourd de sens, je ferai attention à ne pas être validiste, mais l’erreur reste humaine, alors n’hésitez pas à me reprendre le cas échéant. Aussi, le titre évoque les deux thèses que j’entends ici défendre : que cet archétype de personnage peut faire naître chez le visionneur un romantisme de la dépendance, ou satisfaire une esthétique de la fragilité. 

Le mot « byôkidere » n’obtient aucune réponse de Google, c’est dire si le terme est ancré dans la sous-culture. Cependant, la version anglaise — romanisation Hepburn pour les puristes — du terme, « byoukidere », obtient jusqu’à 6 pages sur le même navigateur. Dans l’écriture japonaise, ce sont des résultats pour « ヤンデレ » (yandere) qui font surface.

Pour en obtenir une définition qui fasse un certain consensus, on peut traduire celle du Dere Types Wiki, première indexation des navigateurs. « Une byôkidere est un personnage d’habitude doux et gentil, qui souffre d’un mal physique, souvent fatal. La byôkidere n’est pas très commune. » ; quant à l’étymologie du terme on apprend qu’il conjugue byôki, la maladie, à deredere, personnage qui se définit par un idéal de partenaire romantique féminin — beauté, sociabilité, sourire, gentillesse… Il faut surtout prendre l’esprit romantique, amoureux du suffixe -dere.

La même page poursuit en abordant la personnalité de la byôkidere : « Plusieurs byôkideres restent en fauteuil roulant ou ont besoin d’assistance pour se déplacer. Elles sont souvent frêles et physiquement faibles, un effet de leur maladie. […] Elles sont très gentilles, serviables et d’une nature douce. Quand il en va de l’amour, elles tendent à ne pas être agressives, et à être timides et réservées devant les autres. […] Elles partagent fréquemment deux destins : la mort — malheureusement la fin la plus commune — ou une guérison miraculeuse, grâce au héros, devenant son partenaire romantique. ».

Si vous recherchez des exemples de tels personnages — bien sûr, après le passage sur la personnalité qui vous dit que la byôkidere peut mourir c’est un gros spoiler —, voici trois endroits où chercher : la liste du Dere Types Wiki ; la page « Ill Girl » de TV Tropes ; ou les tags « disabled » (infirme), « sickly » (maladive) et « amnesia » (amnésique) de la base de donnée des personnages sur Anime-Planet.

On peut se dire que les gens aiment les byôkideres pour une raison simple : que la maladie les apitoie. Mais de là à en faire un archétype de personnage romantique, il y a peut-être matière à creuser. C’est pour cela que je ferai référence à des notions de psychologie — science toujours en évolution constante, donc ces concepts ne feront peut-être pas consensus —, le but n’étant pas de pathologiser (et donc de hiérarchiser des passions comme saines et malsaines) mais de dérouler logiquement des phénomènes psychiques.

Commençons par investiguer un romantisme de la dépendance. La notion correcte est peut-être la co-dépendance, définie sur le site de la psychologue clinicienne Maria Hejnar comme : « un trouble de la relation, caractérisé par une forte dépendance vis-à-vis d’un partenaire, souvent à problèmes, par exemple, dépendant […]. La personne co-dépendante souhaite l’aider à n’importe quel prix, en sacrifiant ses propres besoins au profit de son partenaire. Ses sacrifices provoquent chez elle une forte frustration qu’elle a tendance à nier et qui reste inexprimée. Malgré la souffrance éprouvée, la personne co-dépendante ne parvient pas à se libérer. ».

L’idée la plus pertinente est celle d’une dépendance à un partenaire — pour nous romantique — en situation de dépendance, par exemple pour les byôkideres les plus atteintes par leur maladie. Co-dépendance qui pourrait également relever de l’ordre du fantasme du spectateur, car la situation particulière de la byôkidere permettrait une valorisation du partenaire romantique : on se rapproche d’une forme de narcissisme, le syndrome du sauveur.

« Le syndrome du sauveur, ou ce sacrifice permanent au bénéfice des autres, force parfois l’admiration de l’entourage. Cependant, même si le « sauveur » a des capacités altruistes, ce syndrome démontre le besoin de recevoir une gratitude permanente pour exister. On parle de syndrome du sauveur lorsque ce besoin d’aider l’autre conditionne la relation. […] Ils ne savent se sentir aimé qu’en prenant soin des autres. »

Mais pour en revenir à la co-dépendance et à sa romantisation (le fait de penser quelque chose de grave sur le ton de la légèreté et du désirable), on peut invoquer une série animée pour l’analyser. Il s’agit d’Isshûkan Friends. (printemps 2014), dont Nautiljon donne comme synopsis : « Kaori Fujimiya est une lycéenne solitaire. En effet, elle n’a pas d’amis et semble ne pas chercher à en avoir. Et pour cause ! Chaque lundi, sa mémoire est effacée. Yûki Hase, un camarade de classe de Kaori, se met un jour en tête de devenir son ami. Après avoir découvert le secret de la jeune fille, il essaie tant bien que mal de l’aider et recommence, chaque semaine, à gagner son amitié. ».

On pourrait se dire avec un tel synopsis que le thème récurrent de l’animé est l’amité, et donc que ses genres seront celui du drame et de la vie scolaire. Mais on peut également y voir de la romance, et c’est d’ailleurs selon le site un des genres de l’animé. Point sur lequel s’accorde l’Isshuukan Friends Wiki en abordant sur la page de Yûki sa relation avec Kaori.

isshuukan friends

On nous dit en effet que « l’intérêt romantique [de Hase] envers Kaori » a été « lourdement sous-entendu », qu’il est « conscient de Kaori comme d’une femme », qu’il fait « passer les sentiments de Kaori en premier », qu’il est « protecteur envers Kaori ». On peut penser que pour rendre son amour compatible avec la condition de Kaori, il accepte de devenir son ami chaque semaine. Une des critiques de l’animé sur MyAnimeList note d’ailleurs sur le ton de l’humour : « Friendzone: The Anime ». On peut donc imaginer une frustration latente chez Yûki s’il est réellement amoureux de Kaori.

Mais à vrai dire, peu d’autres animés confirment cet axe de réflexion. À la limite, si l’on s’écarte de la romance pour accepter une co-dépendance familiale, alors en reprenant Utawarerumono, on peut penser qu’Oboro est dans une telle relation avec Yuzuha (siscon), dont la maladie sera éventuellement fatale. En effet, il se met en danger en allant voler chez un riche de quoi soigner sa sœur, et considère plus tard d’acheter le foie d’un mikyuum une fortune pour la guérir.

Une autre manière d’envisager la popularité possible de la byôkidere auprès d’une audience peut être de penser sa condition maladive comme la rendant vulnérable, fragile. Scénaristiquement parlant, un tel personnage laisse les portes ouvertes au tragique et au sublime. Par exemple, pensez aux animés qui vous ont fait pleurer.

Petit moment où je raconte ma vie — mais c’est moi qui décide —, parmi les animés qui m’ont arraché des larmes, on peut compter Madoka Magica (hiver 2011), Angel Beats (printemps 2010), Plastic Memories (printemps 2015) et Clannad (automne 2007). Que partagent toutes ces séries ? Un destin tragique réservé à une ou plusieurs filles. Peut-être qu’il s’agit d’un stéréotype de genre, mais la sensibilité (et tristesse) féminine semble plus m’atteindre. D’ailleurs, cela rappelle les mots capitalistes de Kyubey quand il explique que la force émotionnelle la plus rentable par individu est celle produite par les adolescentes de 14 à 18 ans, capable de contrer l’entropie de l’univers. On peut même rajouter que l’adolescence, bien après l’âge de raison mais avant la pleine maturité intellectuelle et émotionnelle, est une période importante de la formation de l’identité sociale chez l’individu.

Pour prouver l’idée selon laquelle les animés les plus tragiques ont souvent des byôkideres comme personnages, prenons une liste des « 10 plus tristes animés qui ont fait pleurer tout le monde », publiée le 3 octobre 2020 sur Comic Book Resources par Darien Smartt. On trouve d’abord Angel Beats, dont Yui est une byôkidere (à 4 ans, elle fut victime d’un accident de voiture). On peut aussi faire mention honorable de Kanade, qui a fait l’objet d’une greffe cardiaque. Dans Clannad, on sait que Nagisa est très frêle, c’est une byôkidere. Kaori dans Shigatsu wa Kimi no Uso (automne 2014) est probablement le visage que tout le monde a en tête en pensant à une byôkidere. Dans Koe no Katachi (septembre 2016), Shôko est sourde et victime de harcèlement scolaire, sa condition la poussant à se haïr et à une tentative de suicide. Enfin, Kimi no Suizô wo Tabetai (septembre 2018) aborde la maladie pancréatique de Sakura.

shigatsu wa kimi no uso kaori

À part dans le contexte du tragique et du sublime de la souffrance, du sacrifice et de la sensibilité, on peut retrouver des caractéristiques de la byôkidere dans le moe, le mignon qu’on peut par exemple rattacher à Kyoto Animation et Chûnibyou demo Koi ga Shitai! (automne 2012). Le moe joue sur l’instinct protecteur de chaque spectateur — on peut même penser à un instinct de parenté. Ce qui rappelle la byôkidere dans cet animé est le character design de Rikka Takanashi, car elle porte un cache-œil. On retrouve la même chose dans celui de Mei Misaki dans Another (hiver 2012). Dans le cas de Mei Misaki, c’est pour une raison plus acceptable que celle de Rikka qu’elle porte un cache-œil.

chuunibyou rikka takanashi

Un courant esthétique connexe à la sous-culture otaku est le yami kawaii, aussi bien un style de mode qu’un style graphique : Mickael Lesage a publié sur Journal du Japon le 5 mai 2018 l’article « Yami Kawaii, la mode du mal-être à Harajuku », où il explique que « Le terme Yami Kawaii utilise les kanji suivants : 病, qui se traduirait par maladie et 可愛い, qui veut dire mignon (même si on utilise plus souvent les hiragana pour Kawaii : かわいい). On traduirait donc l’association de ces deux termes par quelque chose comme maladie mignonne, trouble mignon. Une définition assez énigmatique qui prend tout son sens quand on analyse le style vestimentaire qui lui est associé.

Le Yami Kawaii mélange des éléments colorés, avec des tons pastel et une dominante rose que l’on retrouve dans d’autres styles considérés comme Kawaii, avec des éléments plus sombres et des accessoires, ainsi que l’acceptation du gris et du noir sur les tenues. La touche Yami vient des pansements, des bandages ou des petites seringues que l’on peut combiner avec ces tenues. Cela permet un rappel du monde hospitalier et du côté malade qui est mis en avant ici. Des cordes à nœuds coulants, des ciseaux, des pilules ou des cutters viennent compléter cette panoplie qui oscille donc entre le morbide et le tout mignon. »

C’est l’existence de ce courant esthétique qui me fait pencher plus pour une esthétique de la fragilité dans le cas des admirateurs de la byôkidere, ainsi que les animés les plus tragiques (Koe no Katachi est d’ailleurs actuellement le film le mieux noté sur MyAnimeList, rien que ça). Mais peut-être n’est-ce là pas tout, et que d’autres animés viendront plus tard complexifier l’archétype de la byôkidere par une déconstruction ! En espérant que cet article vous a permis de mieux comprendre ce qu’est une byôkidere, bonne journée.

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