Wikipédia nous l’expose avec une concision exemplaire : « One Piece […] est une série de mangas shônen créée par Eïchirô Oda. Elle est prépubliée depuis le 22 juillet 1997 dans le magazine hebdomadaire Weekly Shônen Jump, puis regroupée en volumes reliés aux éditions Shûeisha depuis le 24 décembre 1997. 98 tomes sont commercialisés au Japon en février 2021. La version française est publiée directement en volumes reliés depuis le 1er septembre 2000 par Glénat. 97 volumes sont commercialisés en janvier 2021 en France. ».

Pourquoi s’intéresser plus particulièrement à cette franchise ? Pour ces lignes : « One Piece est le manga le plus vendu au monde, dépassant Dragon Ball (1984) de Akira Toriyama, avec plus de 480 millions d’exemplaires en circulation en janvier 2021. ». Étant un tel succès commercial, on comprend mieux pourquoi One Piece fait parti des Big 3.

Pour ceux qui se demandent : que sont les Big 3 ? Fanlore répond (en anglais sinon c’est moins drôle) : « Le Big 3 est un terme employé dans la communauté otaku anglophone pour désigner les trois titres les plus importants du Weekly Shônen Jump. Les Big 3 étaient One Piece, Naruto et Bleach, commençant en 2004 — et c’est pour cela que des gens estiment que le terme renvoie à l’animanga des années 2000. Cependant, cette trinité n’est plus stable depuis la fin de Naruto en 2014, et celle de Bleach en 2016. En ce moment, One Piece est encore considéré comme le numéro 1 des Big 3. ».

Le dénominateur commun entre Naruto (1999), One Piece et Bleach (2001), expliquant le succès partagé entre les trois, c’est le genre des titres. Le shônen, avec son corollaire narratif du nekketsu. Un autre article des Confins du Monde traitait la question du nekketsu d’une manière complète. On apprend notamment grâce à lui que le terme, né un peu au hasard de la francophonie et utilisé depuis au moins 2006, a pour sens littéral « sang bouillant ». Par exemple, « Le mot nekketsu désigne […] un sous-genre du shônen s’articulant donc plus autour des œuvres d’action [et/ou] d’aventure comme celles qui font généralement du bruit en dehors de la sphère de passionnés, comme My Hero Academia [(2014)]».

L’article récapitule : « [Le] nekketsu peut aller bien plus loin que les premières visions que l’on peut en avoir si on ne se centre pas sur sa forme, mais sur les valeurs qu’il veut transmettre [:] les valeurs de jeunes personnages qui veulent forger leur destin et accomplir un rêve par la force de l’effort, de la volonté et des rencontres qu’ils feront, positives ou non, afin de devenir des adultes et des personnes meilleures et accomplies. […] Le nekketsu dans la culture d’aujourd’hui [n’est] qu’une représentation de ces idéaux et apprentissages, qui veulent toucher un public jeune et universel pour leur montrer l’effort, la détermination, et les pousser à ne pas abandonner leur rêve car c’est avec ces espoirs, et malgré les déceptions et les défaites, qu’ils pourront devenir des adultes épanouis. Voilà pourquoi le nekketsu est un genre qui est encore populaire aujourd’hui [:] car il est universel ».

L’article, introduisant son propos par des genres littéraires comme le roman d’apprentissage, le conte ou l’épopée, fait ainsi référence au monomythe de Joseph Campbell, mythologue et universitaire américain. Cette idée du monomythe, il la développe dans son ouvrage, Le Héros aux mille et un visages (1949), un essai qui résonne assez avec la psychologie analytique quant à ce qu’elle a à dire sur les mythes comme systèmes de représentation symbolique.

« [Joseph Campbell] a créé des règles qui définissent ce qu’on trouve dans tous les procédés scénaristiques de mythes et légendes, qui seraient tous des voyages de héros, et le nekketsu est largement inspiré de cette idée […]. Christopher Vogler, écrivain et analyste pour les studios [de] Hollywood, [a inscrit ses travaux en …] continuité de ceux de Campbell et sont aujourd’hui utilisés à Hollywood comme base d’apprentissage pour comprendre comment écrire un récit. ». Ensuite, une adaptation des 12 étapes de l’écriture du voyage d’un héros selon Vogler aux étapes scénaristiques du manga Shaman King (1998) est faite.

J’appliquerai maintenant quelques-unes de ces « étapes scénaristiques du nekketsu » à une analyse de One Piece dans les grandes lignes, spécifiquement dans la mesure où le voyage de Luffy se structure. M’étant pour l’instant arrêté à l’épisode 513, j’avertis dès maintenant (si ce n’était pas évident) que je compte spoiler l’animé (et par extension, le manga) jusqu’aux arcs avec lesquels je suis familier.

Nous avons d’abord l’étape 1, celle du « Monde ordinaire » : on expose le personnage principal et le monde de la fiction, ce qui est considéré comme normal. Dans One Piece, c’est au tout début de l’animé que nous croisons Luffy, alors un enfant, au village Fuchsia. C’est dans ce village qu’il rencontre Shanks, un capitaine, et c’est grâce à lui qu’il voudra plus tard devenir un pirate.

shanks

Puis il y a l’étape 2, dite de l’« Appel à l’aventure » : c’est de devenir le Roi des Pirates. C’est un titre assez étrange, car il a plusieurs sens : pour Luffy, c’est d’être la personne la plus libre en mer, mais pour le commun des pirates c’est le titre que portait auparavant Gol D. Roger, et qu’ils pourront gagner en retrouvant son trésor perdu, le One Piece. C’est surtout sa relation spéciale avec ses frères spirituels, Sabo et Ace, qui le pousseront à vouloir être un capitaine.

On peut interpréter l’étape 3, le « Refus de l’appel », comme intervenant bien plus tard dans l’histoire, mais correspondant bien à un abandon de la part de Luffy. Pour un personnage aussi têtu et audacieux, il faut quelque chose de très important pour qu’il se détourne de son objectif final. Et c’est la seconde perte d’un frère spirituel qui aura cet effet, quand Ace meurt pour protéger Luffy de l’Amiral Akainu.

Dernier point que je traiterai cette fois-ci — on approche de là où j’en suis dans l’animé —, l’étape 5, celle du « Passage du premier seuil ». C’est le moment où le personnage principal traverse un obstacle décisif. On peut faire remonter ce moment à l’entrée dans la Grand Line (aussi nommée « Paradis » par les pirates connaissant le Nouveau Monde). À vrai dire, on pourrait aussi considérer le Nouveau Monde comme un deuxième seuil. C’est un passage scénaristique important, car on peut sentir la progression de Luffy comme un climax spectaculaire.

On peut donc conclure que Luffy exemplifie très bien le héros du nekketsu. Se faisant plusieurs mentors, alliés et ennemis ; découvrant de nouvelles valeurs ; traversant toujours plus d’obstacles ; se transcendant lui-même pour devenir un être supérieur. Le plus avec One Piece, c’est que ce rythme de surpassements et de chocs s’est maintenu avec cohérence pendant 1 000 chapitres et presque autant d’épisodes (au prix d’un pacing pas toujours génial).

 

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