[Ce qui suit révèle des éléments de l’intrigue de la saison 2 de Kaguya-sama: Love is War ainsi que celle des chapitres correspondant à sa future saison 3]

[Les conceptions politiques présentées ici sont purement personnelles et ne sont qu’une humble interprétation de l’œuvre.]

      Si Kaguya-sama: Love is War parvient à conquérir son lectorat ou ses spectateurs grâce à des situations d’un comique décapant nourris par des personnages exceptionnellement attachants, il n’est pas rare qu’il aborde des thèmes graves et mette en scène le passé douloureux de ses protagonistes. Il devient alors pertinent d’étudier l’intime tension entre tragique et comique qui règne au sein de l’œuvre et d’élucider ses paradoxes. Peut-être Miyuki Shirogane est-il alors le personnage catalysant le plus intensément cette tension et par conséquent son plus éclaircissant objet d’étude. Au cœur de tumultes scolaires, familiaux et amoureux, c’est sa nature pluridimensionnelle qui sera ici déclinée. 

      Miyuki Shirogane traverse en effet des souffrances multifactorielles. D’abord celles d’une situation familiale fragmentée : la plaie ouverte d’un abandon et d’un manque de reconnaissance maternelle. Le registre s’éloigne pourtant du mélodrame en cela qu’il s’agit d’une souffrance sourde, tue, ancrée dans un quotidien latent et aussi morose que réaliste.

      Vient ensuite la fatigue chronique, conséquence d’un emploi du temps surchargé. Les interminables révisions qu’exigent l’excellence, la cruelle nécessité économique d’un emploi à temps-partiel, l’accablante responsabilité d’incarner le rôle de Président du BDE, sont autant de tourments quotidiens auxquels doit faire face Shirogane, au prix d’une adolescence volée. Alors à souffrances extrêmes, rouages d’une mécanique de survie psychologique extrême : l’addiction, celle de la caféine, et la démonstration d’une détresse émotionnelle conséquente lorsqu’une chambre devient parsemée de mots d’encouragement artificiels qui tous sonnent creux en se perdant dans une tentative désespérée et pourtant nécessaire d’incarner son propre moteur d’ascension.  Si pour la plupart des lycéens japonais, “petit boulot” n’est pas synonyme d’”exception”, il n’en reste pas moins que le cas de Miyuki revêt une forme particulière au sens où il ne s’agit pas d’un choix délibéré visant à collecter des fonds personnels à investir dans des loisirs ou des études futures, mais d’un impérieux devoir familial. Cette écrasante accumulation sonne ainsi le glas d’une des dimensions de l’insouciance pour Miyuki, qui pourtant parvient, en surface, à conserver une certaine naïveté attendrissante lorsqu’il s’agit de ses premiers émois amoureux. Ainsi, la tension romantique régnant entre Shinomiya et Shirogane s’apparente à l’inespérée échappatoire d’une réalité morne et éprouvante pour ce dernier. Ou du moins c’est ce qu’il semblerait, car de cette relation découle des enjeux socio-économiques ne faisant que complexifier cette dernière.

Le macabre emploi du temps de l’intéressé

      Tandis que Shinomiya appartient à une famille ô-combien fortunée et influente, Shirogane côtoie monoparentalité et précarité. Se dresse alors une double frontière discrète entre les deux adolescents, du fait de leur appartenance à des réalités dissemblables. À cet égard, il convient de remarquer que si la guerre que se livrent les deux protagonistes de l’œuvre est d’abord présentée comme équilibrée, nourrie par les mêmes motivations, il se décèle en réalité une asymétrie dans cette lutte. Kaguya baigne dans l’opulence, elle possède une servante, est oisive, fait face à des problématiques superficielles et surtout relatives à son propre égo : Kaguya et Miyuki sont donc agités par des préoccupations bien distinctes. Si Shinomiya se refuse à avouer ses sentiments à Shirogane, c’est parce que dans la lutte des consciences de la dialectique du maître et de l’esclave d’Hegel, elle réalise qu’elle se risquerait à une situation de faiblesse, de domination : exprimer son amour pour l’altérité, ce serait admettre le considérer son égal dans tout ce que cela implique : un membre à part entière de la réalité, doué d’une conscience mouvante et complexe. Or, un équilibre ne peut exister, car elle veut être reconnue sans reconnaître l’autre et donc que ce besoin viscéral de reconnaissance ne peut être satisfait que dans l’asservissement d’autrui. La lutte de Shirogane, elle, est non seulement mue par un conflit intérieur de représentation, mais aussi par cette même dialectique hégélienne, cette fois déclinée différemment. D’une part intimidé par Kaguya et conscient de leur classe sociale respective, il craint d’être indigne, méprisé – “O kawaii koto” – : il soulève le poids permanent de l’angoisse de ne pas être à la hauteur de sa bien-aimée et de trahir sa classe sociale. D’autre part, puisque selon cette dialectique, les choses sont fondées sur des oppositions et se construisent ainsi, l’Histoire se déroule selon des schémas cycliques de conflits entre les hommes. Shirogane est nourri de la même manière par des besoins de surpassement d’autrui, et surtout de Kaguya, car il lui faut éternellement prouver à quel point il est digne d’être aimé et reconnu, cette fois car le même vide règne en lui, celui de l’abandon. Ainsi Shinomiya endosse le rôle inconscient du spectre maternel pour Shirogane, qui n’a pas choisi cette élue de son cœur par hasard, mais bien également car elle incarnait aussi, par son élitisme, l’exigence que sa mère lui imposait. Dès lors, se démontrer valeureux auprès de Shinomiya devient le moyen inespéré de l’être, par substitution, auprès de celle par laquelle il a été renié. Pourtant, Shirogane n’est pas le seul à se heurter à une douloureuse frontière dans cet amour, car la classe sociale de Shinomiya n’est bien sûr pas innocente dans le conditionnement de son rapport à la romance : enfermée dans un microcosme conservateur, elle est non seulement déconnectée de certaines réalités matérielles, mais surtout amoureuses. Son ignorance naïve à propos des dynamiques amoureuses est aussi cocasse qu’elle ne représente à de nombreuses reprises un obstacle dans ses tentatives maladroites de séduction. Dans une certaine mesure, l’adolescence de Kaguya se voit également ternie par ces impératifs puritains de classe. En somme, il s’agit là aussi d’un des propos de Kaguya-sama : l’incommunicabilité des sentiments et l’existence d’entraves à l’honnêteté envers son prochain qui empêchent l’épanouissement de chacun en société.

      Toute l’ambiguïté de la situation de Shirogane réside cependant dans la dualité entre les prémices de son ascension sociale et intellectuelle et les réalités précaires auxquelles il fait face. Alors pourquoi “prémices” ? Car Shirogane n’a pas encore réellement pénétré dans un monde professionnel et adulte qu’il gravit déjà les échelons de la première hiérarchie auquel il puisse avoir accès : celle du cadre scolaire. La place de Président n’est en rien anodine puisqu’elle traduit un besoin pressant de légitimité, d’une autre forme de reconnaissance, un besoin de se transcender et de s’extraire de fondements sociaux limitants, à contre-courant d’une forme de reproduction sociale. Il s’agit accessoirement pour Shirogane de braver la tendance générale à l’homogamie. S’élever s’apparente alors à franchir un obstacle dans le cadre de sa future relation amoureuse. 

      Pour autant, les rôles d’élève brillant et de Président qu’endosse Shirogane ne vont pas de soi. Comme l’évoque Sartre dans L’Être et le Néant (1943), dans la mesure où nous sommes conditionnés par le regard objectivant d’autrui et que ce dernier nous détermine, nous nous conformons non seulement aux attentes d’autrui, mais nous interprétons également le regard que nous portons sur nous-mêmes comme personnel, alors même qu’il n’est surtout que le reflet du regard de l’autre apposé et interprété sur nous. Ainsi, soi est autrui dans son propre regard sur soi. Dès lors, puisque la quête impérieuse d’existence de Shirogane et sa recherche acharnée de reconnaissance maternelle se confondent, il lui faut se conformer à l’image qu’elle voulait percevoir de lui, conditionnement consistant à incarner un archétype de réussite sociale et intellectuelle. Ainsi, Miyuki n’a de cesse de lutter pour se constituer une identité sociale artificielle et confère alors indirectement à cette identité la valeur suprême : son essence. En somme, il s’agit d’une fuite de son propre néant, au moment charnière d’une prise de conscience d’une identité lacunaire, d’un ersatz d’individualité, qui nécessite alors d’entreprendre l’œuvre vaine de se bâtir soi. Or, sa conscience l’abreuvant en permanence de son regard autre sur lui-même, il ne peut se soustraire à la théâtralité de celui qui se sent observé par autrui et surjoue ainsi les rôles sociaux qu’il met en scène dans le grand théâtre des rapports humains. Incarner le Président, l’élève modèle, le Don Juan, relève en outre d’une tension plus ou moins consciente entre le fait de ne pas travestir ce qu’il est originellement et de tendre vers ce qu’il désire être aux yeux d’autrui. Émerge ainsi la première racine de la comédie : celle de l’acteur social, qui n’est pas sans rappeler La Comédie humaine de Balzac.

La souffrance stagnante de Miyuki se décline donc sous des angles plus insidieux. Elle résulte ainsi de troubles intérieurs et de mécanismes sociaux souterrains à des problématiques bien pratiques et concrètes.

– Ci-contre, Shirogane enviant la condition animale. –

      Il convient néanmoins de se recentrer sur l’œuvre et de se questionner sur le degré d’extrapolation et d’interprétation de la mise en lumière de la profondeur de Shirogane. En fin de compte, Kaguya-sama: Love is War est-il, à l’égard de Miyuki, réaliste ? Car s’il laisse deviner cette complexité sociale sous-jacente, il ne l’explicite jamais réellement. Malgré les efforts titanesques de Shirogane, admettre aussi aisément l’existence de cette ascension intellectuelle et sociale revient à négliger la rareté du phénomène dans les sociétés qui nous intéressent et à invoquer le spectre d’une méritocratie pourtant trouble. Dans un contexte familial éclaté entravant un développement émotionnel stable, et un relatif monopole de la culture classique par la bourgeoisie, la transmission d’un capital culturel suffisant pour s’élever est-elle assurément garantie ? Probablement pas. En outre, il va de soi que le surmenage dont est victime Shirogane, devrait, en toute rigueur, faire obstacle à son excellence. Si cet épuisement chronique sert davantage de ressort comique et de caractérisation efficace du personnage, il n’en reste pas moins qu’un conflit se dessine entre comédie et réalisme. Alors comment expliquer cette élévation, tandis que l’œuvre tend à montrer que Shirogane n’a accédé à cette ascension qu’au moyen d’un déploiement surnaturel d’efforts ? Dans tous les cas, il ne s’agit bien sûr pas d’affirmer que la mobilité sociale est un mythe et qu’un individu de classe défavorisée n’a aucune chance d’accéder, sans prédispositions ou exceptions, à des postes à hautes responsabilités, mais plutôt de pointer du doigt que, en vertu des tendances qu’engendrent les mécanismes de classes, cette mobilité ne va pas de soi et est exigeante. À cet égard, Kaguya-sama tient un propos particulier, car s’il illustre à merveille les difficultés profondes que peuvent rencontrer les personnes issues de classes jugées inférieures à s’élever socialement, il n’en accepte pas toutes les conséquences et n’en démontre pas toutes les nuances. Il est cependant bon de rappeler que la “véritable” classe sociale de Shirogane à sa naissance est laissée trouble. 

      Pléthore d’hypothèses coexistent visant à expliquer ce qui apparaît comme une incohérence, dont deux essentielles : la première serait simplement d’affirmer qu’il s’agit d’un manque de cohérence involontaire et que l’auteur, Aka Akasaka, n’a simplement pas fait le choix d’étudier en profondeur l’interconnexion des éléments qu’il développait au fur et à mesure de son manga. La conjecture semble alléchante en cela que dans l’œuvre les chapitres comiques et dramatiques semblent généralement bien distincts et clairement définis : rare sont le sarcasme, le cynisme ou bien l’humour noir, si bien que ne pas imaginer l’influence du tragique sur le comique et réciproquement apparaît comme facilement envisageable. La fonction dramatique de l’œuvre semble n’avoir pour seule finalité que de donner une forme de profondeur à nos protagonistes. En réalité, Kaguya-sama n’a rien ou presque d’une tragi-comédie, si bien que le titre de cette analyse semble absurde. Or d’une part, il faut entendre la polysémie du terme “comédie”, et d’autre part, il n’est pas question de qualifier l’œuvre en soi, mais bien l’œuvre sous le prisme du regard interrogateur du spectateur, mais nous y reviendrons. Il est cependant possible d’opposer à cette première hypothèse des contre-arguments : il existe bien une interconnexion réfléchie entre le fond que veut bien accorder l’œuvre à ses protagonistes et certains éléments transparaissant dans la comédie plus quotidienne. Le fait que Shirogane n’accorde que peu d’importance aux choses matérielles et refuse les cadeaux exorbitants ou bien la nature renfermée et introvertie d’Ishigami en sont des exemples. La seconde hypothèse, qui ne s’autorise pas à sous-estimer l’œuvre, suppose qu’il ne s’agit pas d’un paradoxe mais bien d’un discours sous-jacent sur la possibilité d’une mobilité sociale et sur le mérite.

      Partant de ce postulat, que tente alors de communiquer Kaguya-sama ? Une réponse immédiate et prosaïque serait que l’œuvre tend à affirmer qu’avec des efforts et de l’ardeur, peu importe notre condition, il est possible de briller. Cependant, c’est sans compter un élément  crucial et tellement évident qu’on en viendrait à l’occulter : le sous-titre original du manga. “La Guerre psychologique romantique de génies”. Indubitablement, l’emploi du terme “génie” pour qualifier nos deux protagonistes n’est pas innocent : il présuppose une nature innée. Or, est-ce réellement pertinent ? Le génie de Shinomiya est-il simplement inné même en considérant l’influence de son milieu ? Probablement pas. De là, le terme de “génie” n’est certainement plus si fort de sens qu’il semblait l’être, d’autant que Kaguya-sama ne manque pas d’insister lourdement sur le fait que rien ne soit acquis pour Shirogane : dans le sport ou dans les arts, mais surtout dans les études. 

      Ainsi, si Shirogane brille dans ce dernier domaine, c’est parce qu’il s’en est donné les moyens. Peut-être a-t-il su se servir de ces souffrances comme d’une force vitale pour s’extraire de sa condition et surpasser ce déterminisme coupable. Malgré cette réussite, néanmoins, Miyuki souffre toujours d’un manque d’estime de lui, ne réalisant pas son potentiel : le regard qu’il porte sur lui-même est ainsi distordu, d’autant que le monde le lui rend bien. Car en effet, rien d’autre que les colonnes qu’il a lui-même construites ne semblent soutenir l’édifice de réussite proactive de Shirogane : jamais on ne le félicite, jamais on ne salue ses efforts, le monde ne résonne pas alors même qu’il s’agit de sa plus essentielle motivation. Quelle force d’abstraction faut-il alors pour faire fi de ce silence et de cette ingratitude et tout de même persévérer ? La transfiguration de la souffrance et l’incarnation de son propre moteur intérieur sont ainsi les thèmes centraux de cette ascension.

      Puisque ces deux clefs ne vont cependant pas de soi et sont à nuancer, il convient de se questionner sur les notions de mérite et d’effort qu’elles convoquent. Dans la mesure où le mérite suppose la liberté – on félicite celui qui a choisi consciemment de s’évertuer voire de s’éprouver à réussir -, le considérer comme valeur prépondérante ne nie-t-il pas le déterminisme – notamment social – ? Que nos structures mentales découlent d’un patrimoine génétique ou d’une exposition, enfant, à un environnement particulier, on ne choisit dans tous les cas aucun des deux. De la même manière, si l’effort que nécessitera l’accomplissement d’une tâche dépend surtout d’une acclimatation à cette dernière enfant, peut-on alors toujours évoquer de la même manière le mérite dans la réussite ? En fin de compte, on ne juge jamais réellement la quantité, par ailleurs inestimable, d’efforts fournis, mais bien la qualité du résultat qu’ont produite ou non ces efforts. On émet alors à rebours une supposition quant à cette quantité d’efforts déployés, alors même que beaucoup d’efforts ne portent pas toujours leurs fruits. Et encore plus indirectement, la quantité de souffrances occasionnées par un même effort divergera, parfois énormément, d’un individu à l’autre. Alors doit-on pour autant glorifier la souffrance, en dépit des résultats ? Et est-ce pour autant cette dernière qui fait la valeur de l’effort ? Suffit-il de dissocier efforts et résultats pour parvenir à plus de justesse ou de justice ? Il ne s’agit pas de mener une croisade contre la souffrance, qui nierait l’essence de la vie, ou bien d’occulter la responsabilité individuelle dans la réussite, qui malgré tout persiste, mais de repenser la gratification et la considération d’autrui dans toute son intériorité pour participer à la fondation d’un modèle qui encouragerait davantage le surpassement de soi par un effort gratifiant et surmontable. En cela, le modèle scolaire, qui revêt à certains égards des apparences de tremplin de la réussite sociale, dans sa tendance, malgré lui et par manque de moyens,  à imposer un fonctionnement normé et indifférencié, échoue, et laisse ainsi l’origine sociale relativement maîtresse de l’élévation professionnelle.  

      Mais pour en revenir à nos moutons, quelle est la place de Shirogane dans ce labyrinthe pseudo-méritocratique ? Car nonobstant les souffrances et les tensions intérieures qui le traversent, il rayonne, et ce grâce à une résilience et un potentiel loin d’être universels. Alors encore une fois, Miyuki est-il un personnage réaliste ?

 

– Cernes apparentes mais sens de la logique inaltéré –

      Ce que Kaguya-sama oublie, c’est d’abord l’aigreur et le ressentiment inhérents à la souffrance. Le monde de celui qui souffre est distordu et tous les membres qui le composent se trouvent affublés d’une culpabilité qui n’est pas la leur. Alors ces symptômes correspondent-ils au cas de Shirogane ? Il semble que non. Or c’est bien souvent d’un point de vue qui n’est pas celui de Miyuki qu’il nous est donné d’observer ce dernier, il convient donc d’étudier, non pas ce qui existe en son for intérieur, mais plutôt ce qu’il communique au monde. Mais en ses qualités d’individu semble-t-il parfait, trop parfait, Miyuki, en plus de ne jamais se réjouir de la souffrance d’autrui lorsque ce dernier lui demande conseils alors même qu’il pourrait y voir un soulagement de constater que l’autre est sujet aux mêmes maux que lui-même, preuve encore plus évidente de sa bienveillance authentique, ne se plaint pas. Peut-être est-ce par pudeur, ou bien est-ce le résultat d’une injonction au bonheur ou au silence dans des réseaux et des infrastructures désincarnées, un monde anesthésié et aliéné où l’efficacité est reine et où les sentiments sont tus. Et c’est bien dans ce monde que ces adolescents sont embourbés au plus profond d’un tourbillon productiviste, en marge d’une société dont ils ne comprennent pas les aboutissants et où ils se sentent esseulés et livrés à eux-mêmes. Abandonnés par des figures adultes supposées omniscientes et revêtues du rôle de guides, ils errent dans un cruel dédale d’où ils ne tirent que perplexité et non reconnaissance.

      Pourtant, Miyuki, et encore moins Kaguya, ne tombent dans une forme ne serait-ce que partielle de déliquescence ou de neurasthénie, dans un souci évident de conservation du comique, de la légèreté de vivre et du quotidien lycéen. Peut-être s’agit-il alors de la véritable nature du tragi-comique dans Kaguya-sama : la fausse comédie, la douleur sous-jacente, celle qu’on tourne en dérision ou qu’on ignore.

      Plutôt que d’affirmer que comédie et drame ne se mêlent jamais dans Kaguya-sama, il faudrait davantage déclarer que le premier recouvre voire instrumentalise le second. Lorsque la souffrance de Miyuki commence à poindre, on ne la reconnaît pas pleinement : on l’ignore, la tourne en dérision, la fétichise. Les cernes de Miyuki, par exemple, ne sont que considérées pour ce qu’elles sont pragmatiquement et non pour ce qu’elles révèlent. En fin de compte, on ne s’en inquiète pas et on en vient à la conclusion qu’un Miyuki épuisé vaut mieux qu’un Miyuki épanoui, dans des besoins prétendument esthétiques. En outre, on rit du mépris, des terreurs intérieures. Il existe ainsi un décalage évident entre mal-être et rires, né du spectre d’une indifférence générale moderne à autrui, voire d’une Schadenfreude* inavouée. Car en effet, cloîtrés dans des consciences hermétiquement closes et aveuglés par des préoccupations asservissantes, autrui n’est plus qu’une image ou un objet de désirs émotionnels ou charnels. Ainsi les individus se meuvent tous ensemble mais bien tous distincts, dans une interconnexion factice.

*La Schadenfreude expliquée par Nietzsche dans Humain, trop humain (1878) 

      Pour autant, le portrait qui se dresse ici du tragi-comique dans Kaguya-sama paraît accusateur d’une forme d’immoralité, voire d’irréalisme. Mais alors pourquoi ce sous-genre séculaire issu originellement du théâtre revêt l’habit d’une trahison dans Kaguya-sama alors même qu’il paraît parfois si naturel ailleurs ? Simplement parce que Kaguya-sama s’ancre dans un quotidien bien-heureux illusoire : elle fait miroiter à ses lecteurs ou spectateurs des liens d’amitiés avec des personnages attendrissants, sympathiques, vivants, brillants ; une vie lycéenne excitante et mémorable. Or, cette illusion se parjure dans un dialogue conflictuel entre tragi-comique théâtral et réalisme. Si l’on accepte un drame jamais excessif et vraisemblable et que des liens d’empathie sont ainsi tissés avec les personnages, le comique, par nature décalé, trahit ces liens d’empathie. Il va de soi que cela ne signifie pas qu’on ne peut rire de l’ironie du malheur ou que se trouver dans des situations éprouvantes rend impossible les joies et les rires, peut-être fugaces, mais que l’arrière-goût demeure ici amère, car le regard de l’œuvre sur ses personnages manque probablement d’un peu d’humanité alors même que la comédie fonctionne paradoxalement si bien.

      Mais si, au contraire d’une souffrance complètement passée sous silence, il existe une force de résilience chez Miyuki, s’il s’entoure d’individus positifs qu’il ne réifie pas afin de sentir sa souffrance être partagée ou comprise, en somme qu’il passe au travers des vices du malheur et de la joie maligne d’autant plus intense qu’il ne souffre, alors ce même malheur existe-t-il réellement ? Nous voulons croire, malgré tout, Miyuki, le nouveau Sisyphe, heureux. En fin de compte, il souffre bien, mais n’éprouve pas le besoin d’obtenir de la reconnaissance sociale ou de la compassion pour cette dernière, car en son for intérieur et dans toute son abstraction intime du réel, il obtient déjà les fruits de son acharnement. Dans les études, dans la hiérarchie sociale ou dans les sports et les arts, Miyuki brille s’il s’en donne les moyens. Certes, c’est oublier le déterminisme et cette remise en doute de la méritocratie. Certes, c’est oublier les réalités de l’aliénation et de l’épuisement. Peut-être Miyuki n’a-t-il rien de cette complexité et n’est que vulgaire archétype, mais aussi fictif et irréaliste de perfection puisse-t-il être, il fait fi de ces carcans et s’élève – dans une certaine mesure – avec fierté en humain pensant et libre. Et alors tout son génie aura peut-être compris ce que signifie

vivre.

Colonne vertébrale : 

I. Des souffrances multifactorielles

  1. Affectives
  2. Économiques et scolaires

II. Une double frontière socio-économique

  1. Une asymétrie de la guerre amoureuse pour la reconnaissance
  2. Les prémices d’une ascension sociale
  3. Une comédie humaine et des rôles sociaux

III. Une remise en question du réalisme du personnage de Miyuki

  1. Les conséquences occultées  d’une lutte des classes
  2. Un discours méritocratique

IV. Une injonction au silence de la souffrance dans un monde sourd

  1. Des blessures tournées en dérision
  2. Un tragi-comique inhumain
  3. Une transfiguration de la douleur

Merci à Sakutarou pour certains ajouts.

Artiste de la deuxième illustration : ごみ箱

Page Pixiv : https://urlz.fr/eIAW

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