Perfect Blue est un film réalisé par Satoshi Kon, auteur de Millenium Actress, Tokyo Godfaher, mais aussi Paprika. Sorti en 1997 au Japon, il s’agit de la première œuvre du réalisateur, bien que le scénario original soit lui tiré d’un roman. Il serait certainement très intéressant de s’intéresser un peu plus à la vie du grand réalisateur, mais ce n’est pas ce que je souhaiterais développer ici. Non à la place, je souhaiterai parler plus en détail de ce film, Perfect Blue, qui est un de mes films préférés. Si vous ne l’avez pas vu, il n’y a que peu d’intérêt à lire la suite, je vous le conseille tout de même énormément d’autant plus qu’il est relativement court, à peine 1 heure et 20 minutes.
Ainsi donc il est l’heure de passer à une analyse plus fine, qui se divisera en 5 points. Le phénomène d’idol au Japon ; l’usage de la fiction, du rêve, des hallucinations ; la scène du « faux viol » ; les interprétations, ainsi que les couleurs.

Partie 1 – Les idoles

Toute personne ayant vu le film n’aura pas manqué de voir que le film traite et critique le phénomène des idols au Japon. Prenant place dans les années 90 (le roman original datant de 1991), le film nous laisse entrevoir un monde bien loin d’un idéal. Les idols étant très populaire dans les années 80, beaucoup de jeunes filles dont la personnalité a été modelé depuis leur plus jeune âge se retrouve à devoir affronter la réalité quand elles ont été jeté parce qu’elles étaient « trop âgées » (ce qui mène souvent à de la dépression). Il convient également de noter que les idols sont souvent abordées par l’œil jeune, nouveau, admiratif (de la manière d’un Love Live par exemple), tandis qu’ici le film aborde ce thème avec un œil plus vieux, pragmatique, résolu. Il ne s’agit pas de montrer une bulle toute rose dans laquelle se croient les stars, mais justement ce qui se passe après l’éclatement de cette bulle, quand les idols vieillissent ou alors que le phénomène perd en popularité comme dans les années 90. Le film tente de dénoncer cette pratique, jugé, selon moi à raison, comme malsaine. Il montre les différentes voies possibles après ce métier, comme celle de Rumi ou de Mima, mais également la bulle dans laquelle vivent les idols, et ce, dès le début du film. La scène commençant à 10min00, quand Mima rentre chez elle et s’allonge dans son lit montre très bien ça. On entend à la radio qu’un séisme a fait des centaines de mort, que des victimes sont encore sous les décombres. Et les plans montrés, ainsi que l’action de Mima suivant cette annonce, à savoir décrocher son poster d’idol de son mur car elle vient de quitter son groupe, montre bien qu’elle vie déconnectée de la réalité. Outre plus, le film dénonce également le fanatisme qui découle de cette industrie, et la folie qui en résulte. Non seulement de la part des fans avec Mimaniac (littéralement le maniac de mima), mais aussi du côté des idols elles-mêmes, non seulement Mima qui n’arrive pas à oublier son « elle idol » (à moins que ce ne soit les autres qui l’empêchent d’oublier), mais aussi Rumi, ancienne idol, qui n’a jamais tracé un trait sur son ancienne vie, et qui la mènera à une folie telle qu’elle deviendra au moins complice de meurtre, au pire meurtrière. Mais le film n’attaque pas le phénomène d’idol que sur ce point : il présente aussi toutes les exigences du public qui poussent les industries, purement cupide, à mettre en place une idéalisation de l’idol, en ce qui concerne la chasteté par exemple.
En définitive le film critique et dénonce l’industrie des idols, en montrant non seulement tout ce qu’il y a de malsain à l’intérieur ainsi que ses répercussions sur les concernés.

Partie 2 – Entre réel et fiction

Le rêve et la fiction sont des thèmes qui sont cher à Kon. Son dernier film Paprika a d’ailleurs le rêve pour thème principal. Perfect Blue joue déjà sur cette distinction, et de plusieurs manières. Tout d’abord via Internet. Rappelons que le film sort peu avant un Serial Experiments Lain. Même s’il n’explore pas autant l’impact de la démocratisation d’internet dans les foyers que ce dernier, l’usurpation d’identité (si facile) est tout de même mentionné grâce au site Mima’s Room. Secondement Kon utilise le cinéma à son avantage. Les protagonistes de l’histoire tournent un film, autour d’une série de meurtres, dont Mima est l’une des actrices principales. Ces récurrentes mises en abîme permettent à Kon de révéler, de par les dialogues, des informations au spectateur, bien souvent pour le perdre. On invoque ainsi le concept de dissociation d’identité notamment, sous-entendant ainsi que Mima serait l’auteur des incidents se déroulant dans le vrai monde ? À cela Kon rajoute dans son film des phases de rêve, continuant de mettre le spectateur sur de fausses pistes, continuant de le perdre, ainsi que des hallucinations de la part de Mima. Elle voit la Mima idol agir d’elle-même, comme si sa « seconde personnalité était sortie de son corps », nous faisant croire à une explication paranormale des crimes, dont le responsable serait le subconscient de Mima. Mais surtout, tout le génie de Kon dans le film réside sur ce point dans les transitions. Rapides, elles n’explicitent jamais directement s’il s’agit d’un film, d’un rêve, de la vraie vie. Tout s’accélère définitivement à la 53eme minute du film, à la visite de Rumi. À partir de ce moment, le spectateur comme Mima est plongé pendant 10 minutes dans une incertitude perpétuelle. Il ne discerne plus le vrai du faux. Le fait d’être hors-sol de cette manière, est également à mettre en relation avec le phénomène des idols ; encore une critique de Kon à ce sujet, les idols ne sont pas ancrés dans le monde réel. Finalement, ces 10 minutes permettent au spectateur de ne pas réaliser la gravité de l’attaque de Mimaniac sur la protagoniste, ou de ne pas réagir tout de suite en tout cas, de la même manière que le personnage. Il est d’ailleurs notable, que Kon continue de laisser le spectateur dans l’incertitude, faisant mystérieusement disparaître l’agresseur une fois la scène finie, comme si tout n’avait été qu’un autre rêve de Mima. Finalement les rêves, les scènes de films, internet, les hallucinations, participent à créer de multiples interprétations du film, quant à la réelle influence de Mimaniac par exemple. Or, là où ces interprétations pourraient se contredire, dans Perfect Blue elles se répondent et se complètent.

Partie 3 – La scène de viol

Il s’agit pour moi d’une évidence de consacrer une partie entière à ma scène favorite du film, et à l’une des scènes qui m’a le plus marqué, je veux bien sur parler de la fausse scène de viol. Elle joue un rôle très important dans le film, servant de scène pivot. Toute la première partie y converge, toute la seconde partie en découle. Il s’agit de l’enterrement de l’idol Mima par une première perte de sa chasteté (la seconde étant par le photographe). Et quand bien même cette scène de viol est supposé être fausse, Kon nous fait comprendre qu’elle est bien réelle pour Mima, au moins psychologiquement. Tout est mis en scène non seulement pour venir dramatiser la scène, mais pour également mettre mal à l’aise le spectateur, que ce soit en l’interrogeant sur sa place, comme on le questionnant sur la moralité de ce qu’il se déroule, de ce qui se tourne.
La scène commence à 31 minutes et 21 secondes. L’alternance des plans extérieurs au tournage nous confirme qu’il en s’agit bien d’un, mais les plans proche de Mima nous mettent au cœur de l’action, en phase avec le personnage. Le compte à rebours démarre avec la musique, et l’ambiance change radicalement à la fin de celui-ci, nous transmettant bien l’idée que ce n’est qu’un film, que le viol n’est pas réel (du moins pour le moment). On est plongé dans l’action, relativement soft au début, par la musique qui est couverte par les bruits des spectateurs. On prend d’ailleurs le point de vue de l’un d’eux, voyant Mima de près, dans la foule. On passe alors en vue extérieur, où les premiers cris superposés au regard détruit de Rumi succède la validation du metteur en scène. Toujours en vue extérieur, le spectateur est étranger à l’action. De nouveau, par une rapide transition, il est replacé, en vue de dessus pour mieux montrer la scène dans son intégralité, sous les projecteurs, puis enfin il reprend vite la place d’un des violeurs, observant ça de près. Les plans commencent à s’enchainer rapidement, la caméra tremble, elle ne filme que partiellement les personnages. On ne voit pas l’expression de Mima, mais on la voit trembler et on l’entend gémir, les clients ont des regards démoniaques. Mima chute alors, et tombe dans les mains de la foule, des violeurs. Cela pourrait être la fin, mais n’est que le véritable début. On est encore une fois plongé en plein point de vue externe avant d’entendre un rapide « Cut ! ». Un rapide plan extérieur rappelle qu’il s’agit d’un film. On l’avait oublié. Tout se suspend. On est au plus près de l’action, presque dans la position du violeur. Les acteurs s’excusent rapidement, déboussolés le spectateur est définitivement perdu : ne regarde-t-il un film ou regarde-t-il une réelle scène de viol ? Après une brève intervention, la scène reprend, les cris continus, la musique est surtout très rythmé bien que partiellement masqué par les cris des violeurs. Des alternances entre les têtes de ces derniers et celle de Mima renforce la cruauté et le caractère malsain de la scène. On observe aussi pour la première fois du film les seins de Mima, plus qu’une scène de viol, le spectateur devient violeur, à son insu. Alors que l’on pense la scène bien avancée, le metteur en scène décide de la retourner, rappelant qu’il s’agit d’un film. Ce n’est pourtant pas du tout ce que le spectateur ressent. Devoir retourner la scène, encore une fois, n’en est que plus cruel. Le viol reprend alors, de manière tout aussi brusque, avec les mêmes cris, les mêmes têtes, les mêmes plans. On est plongé dans une horreur absurde. Finalement, on pourrait croire que les coupures ne servent qu’à sortir le spectateur du viol pour le replonger plus violemment dedans juste après. La scène se termine sur Mima, se faisant violer, perdant conscience d’elle-même, sur Rumi, dépitée qui choisit de ne pas en voir plus. Les enchaînements flous et rapides en vue à la première personne de Mima, les gros plans sur son visage vide d’âme, sur les lumières de la scène de tournage : le personnage de Mima est en train de mourir, et le spectateur regarde ça, dans une ambiguïté la plus totale. Les derniers applaudissements de son public d’idol, et elle-même en tenue nous confirme bien qu’il s’agit de la mort symbolique du personnage. Sans une fondue trop longue, on passe à une scène calme voyant Mima réfléchir.
Cette scène est marquante. Le spectateur est pris au piège du réalisateur. Le tournage qui n’était censé en être qu’un est devenu bien plus, il a lui-même pris la position de violeur, à lui-même participé à détruire l’image de Mima idol. Cette scène est d’autant plus marquante dans le film qu’elle marque non seulement le réel début dans la carrière d’actrice de Mima, mais aussi le début de sa folie, de ses troubles d’identité.

Partie 4 – Multiplicité et complémentarité des interprétations

Comme énoncé dans la partie 2, il est possible de tirer plusieurs interprétations du film, principalement quant à l’importance de Mimaniac, les actions de Rumi, et celles de Mima. En somme, que ces 3 personnages ont-ils vraiment fait, accompli. Avant tout, on peut prendre le film de Kon au pied de la lettre. On nous présente alors un stalker, dégénéré par l’industrie des idols, mais surtout, manipulé par Rumi. Ainsi, toutes ses actions sont réelles, il vient espionner Mima sur les scènes de tournage, détruit les magazines de photo nue, tue le scénariste du film ainsi que le photographe, et agresse Mima à la fin du film, avant de tuer le réalisateur, et de mourir par les mains de ce dernier. C’est Rumi qui s’occupe du site Mima’s Room, et lui ne fait que lire le site, persuadé que « la vraie Mima » lui parle. Pour autant, et bien que cette interprétation permette de critiquer le fanatisme engendré par les idols, il semble difficile de sérieusement penser que le stalker assiste à tous les tournages de Mima. La mise en scène est assez explicite : l’actrice est victime d’hallucination, elle le voit notamment en rêve. C’est elle qui a déformé, accentué, exagéré l’image de Mimaniac. Elle le projette comme son stalker absolu, en complément de Mima l’idol. Puisqu’il n’est plus si réel (à part dans la première scène bien sûr), on ne peut pas lui attribuer les différents meurtres. D’autant plus que l’agresseur du scénariste n’est pas montré : il pourrait s’agir de Mima comme de Rumi. Il en est de même pour les autres en réalité, puisqu’on voit dans la dernière scène du film que Rumi peut prendre l’apparence de Mima, quand elle se prend pour elle, l’idol. Je pense personnellement que c’est hautement improbable que l’actrice est assassinée qui que ce soit en revanche. Kon essaye de nous mettre sur cette voix durant tout le film. Ce n’est pas Mima qui est en tort d’avoir choisi d’abandonner sa carrière d’idol. C’est Rumi, et éventuellement Mimaniac, profondément nécrosée par le phénomène malsain des idols, qui la pousse à se considérer comme cela. Ainsi on pourrait donc conclure que Rumi n’est pas simplement l’organisatrice des meurtres, mais la meurtrière elle-même. C’est elle qui stalk Mima, qui assiste à ses tournages, qui écrit Mima’s Room. Cependant, il est impossible qu’elle ait agressé Mima à la place de Mimaniac à la fin du film, s’agit-il alors d’une hallucination de Mima, qui n’a fait que rêver la scène ? Qui a tué le metteur en scène sinon Mimaniac alors ?
On voit bien que les faits des personnages sont libres à une certaine interprétation. Pour autant, ces questions volontairement sans réponse donnent un charme au film. Non seulement le spectateur est laissé dans un certain flou, il doit être actif, mais surtout cela lui permet de constituer plusieurs histoires, légèrement différentes, critiquant toutes un certain aspect du phénomène d’idol. D’autant plus que le film est principalement suivi sous le point de vue de Mima. Folle, on ne peut croire à ce qui nous est montré.

Partie 5 – Les couleurs

Ce n’est sûrement pas une surprise au vue du titre du film : Perfect Blue joue sur les couleurs. Pourtant, il est déstabilisant de remarquer que durant tout le film, la couleur dominante n’est non pas le bleu, qui est en réalité presque absent, mais le rouge. Pourquoi donc appeler un film Perfect Blue quand celui-ci montre principalement du rouge ? Pour cela, il est intéressant de se demander ce que signifie cette couleur rouge dans le film, et de mettre ça en parallèle avec son message. Le rouge est principalement utilisé dans le film pour évoquer tout ce qui est malsain, inquiétant. Que ce soit le sang, mais aussi la folie. La couleur inquiétante est celle de l’appartement de Mima, appartement lui rappelant que bien trop son passé d’idol, appartement dans lequel elle consulte Mima’s room. La couleur bleue, quant à elle, n’est bien souvent là que pour venir mettre en valeur, par opposition, le rouge. Il est notable que l’uniforme d’idol de Mima, rose, rappelle aussi largement la couleur rouge. Pour autant, le film ne s’appelle pas Perfect Blue pour rien. Pour comprendre tout cela, il faut se pencher sur les derniers instants du film. Contrairement à toutes les autres scènes, le ciel est d’un bleu éclatant, en un sens, on peut dire qu’il est parfaitement bleu. Mima rentre dans sa voiture, et confirme qu’elle est « la vraie » (sous-entendu Mima). Mima n’est plus folle, elle a su surmonter son passé d’idol, malsain, et justement, la couleur rouge, les troubles de son esprit ne sont plus, elle est désormais, Perfect blue, sans rouge.

Derniers mots

En définitive Perfect Blue est un très bon film. Intelligent, il développe son propos dans un temps relativement court, tout en permettant au spectateur d’expérimenter quelque chose. Critique du phénomène d’idol, usage intéressant d’un tournage, d’hallucination, et du rêve, une fausse scène de viol bien trop réelle, plusieurs interprétations qui se complètent et des couleurs qui en disent plus long que ce que l’on pourrait penser, Perfect Blue est une œuvre courte, mais riche. Il est notable que le film est aussi assez féministe (Mima n’est pas en tort d’avoir décidé de tourner ce qu’elle voulait !), le film est plutôt en avance sur son temps. J’espère de tout cœur que ces retours sur le film vous auront intéressé, n’hésitez pas à le revoir si vous avez le temps. Enfin, j’espère que vous aussi, vous penserez à Satoshi Kon la prochaine fois que vous verrez un ciel Perfect Blue.

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