Princess Tutu est un animé marquant. Brillant par sa réalisation et par son fond. J’aimerais ici revenir sur 2 points particuliers : d’une part, la manière dont Princess tutu arrive à devenir le non anime – à se détacher de son medium en usant d’une mise en scène particulière et peu vue en dépit de ses rapprochements avec le genre du magical girl. D’autre part, la façon dont il arrive à être le sur-animé – à sortir de sa condition par une fine mise en abîme, ainsi que tout ce que cela implique.

Le non-animé

Satou Junichi, le réalisateur, s’est dépassé sur ce coup. Princess tutu sort presque de l’animation. Il se place avant tout dans la ligne des magical girls. Pendant les premiers épisodes (et quelques-uns au début de la seconde partie), on suit des histoires de 20 minutes dans laquelle Ahiru aide Muto, ainsi que d’autres personnages très mineurs, qu’on ne reverra pour la plupart pas. On a également un personnage féminin, amoureux d’un prince qu’elle n’approche vraiment jamais, des sentiments à sens unique stagnant. Initialement impuissante, elle est capable d’aider son bien-aimé en récupérant des fragments à l’aide de pouvoir surnaturel, en se transformant en magical girl – ici Princess tutu. La structure des épisodes est épisodique, sur le début tout du moins. En effet, on a dans Tutu un réel sentiment de progression à partir d’un certain moment dans la série. Ce qui est donc vraiment incroyable, c’est que même en reprenant les codes des si populaires magical girls (on est en 2002 n’oublions pas!), il s’éloigne énormément de son medium, le transcendant presque. En effet, les osts utilisées tranchent déjà énormément avec ce qui se fait d’habitude. Ce sont compositions classiques, principalement russes (et notamment le thème principal – la magnifique « nutcracker suite » de Tchaikosvky), qui ont été re enregistré pour l’anime par l’orchestre Sophia Philharmonic. Cela va très bien avec la danse classique, que pratiquent tous les personnages de manière exagérée – car oui, le monde de tutu tourne autour de la danse. Les principales scènes de cours sont des répétitions, les personnages tournent sur eux même dans absolument toutes les situations, même les combats sont basés sur la danse, et leur niveau représente leur puissance (d’où le fait que la magical girl princess tutu soit une si bonne danseuse par rapport à l’incapable Ahiru). La mise en scène est également très théâtrale : principalement de par les mouvements des personnages, les intonations des doubleurs, mais aussi par les angles de caméra. Durant énormément de scène, nous n’avons pas l’impression de regarder une série, mais une scène, où les personnages jouent une pièce (et on y reviendra). Et justement, la ville est leur stage : lieu coupé du monde, se trouvant « quelque part », « a une certaine époque ». Ce manque d’ancrage le rapproche aussi bien du conte que du théâtre. Et justement, tutu reprend également dans les premiers épisodes des contes classiques (leur titre étant celui des épisodes). Les personnages se trouvent dans des situations similaires et évoluent de manière similaire. Tout cela met exagérément en avant le fait que l’on ne regarde pas un anime (serait-ce gundam ZZ ?) ; on a bien plus l’impression de regarder du théâtre, ou de voir l’adaptation d’un conte. Et cette forme aussi réussie que particulière sert merveilleusement bien le fond : car Princess tutu est justement une méta histoire.

La « nutcracker suite »

Le sur-animé

Comme dit précédemment, « méta » est un bon terme pour qualifier tutu. Tout le twist étant que justement que les personnages sont ceux d’une histoire, et qu’ils agissent conformément à celle-ci. Le Raven en est l’antagoniste cliché, aimant faire souffrir avec pour meilleure raison le fait d’être l’antagoniste. Muto est le prince avec comme meilleure justification d’être le prince de l’histoire. On comprend qu’il en est de même pour les autres personnages. Cet aspect méta est extrêmement intéressant pour deux raisons : d’une part, car il est bien amené et bien utilisé : les personnages se rendant compte eux même de leur condition et y réagissant. D’autre part, cette notion méta est étendue : à l’auteur de l’histoire bien sûr, mais aussi au spectateur, nous transmettant un goût amer. 
Le libre-arbitre et le sens de la vie sont particulièrement touchés ici. Le premier l’est, car sont rendues absurdes les actions des personnages dès lors qu’on sait qu’ils ne les ont pas décidées de leur plein grès. Le monde comme les personnages semblent artificiels, et le pire étant que bien qu’on puisse tout de même les penser libre dans certaines mesures (Fakir réussi à échapper au main de Drosselmeyer après tout), une terrible scène contredit presque toute objection. On y voit Fakir, réécrivant l’histoire de Drosselmeyer, et faisant se battre Ahiru de manière à la faire triompher d’un combat de danse. En parallèle, on a la vision d’Ahiru qui se bat de toutes ses forces. Alors que Fakir écrit « Ahiru bouge de cette manière pour esquiver le coup », Ahiru pense « je dois bouger de cette manière pour esquiver le coup ! » et bouge – autrement dit, même si les personnages semblent être capables de réfléchir et d’agir, comme depuis le début de la série, il semblerait que leur part de libre-arbitre soit bien réduite. (Bien que présente ; Drosselmeyer n’écrit pas sa défaite). Et le flou de cette limite rend anxieux : l’animé se termine sur Drosselmeyer s’inquiétant de n’être lui aussi qu’un personnage d’une histoire, étendant alors son doute au spectateur. Le plus tragique ici étant sûrement que ce doute étendu ne peut être ni confirmé ni infirmé. Voilà la seconde partie la plus intéressante de ce procédé, de cette merveilleuse mise en abîme : il apparaît une angoisse métaphysique absurde au spectateur.

S’il était possible de hiérarchiser les mondes par création, les histoires et contes seraient absolument des sous mondes du notre. Notre monde serait la métaphysique de ceux des fictions, et les auteurs et lecteurs en seraient l’équivalent de leur Dieu. Pour autant, il est possible d’imaginer un monde qui n’aurait pas de métaphysique, dont découlerait simplement des sous-mondes. Tutu nous interroge ici : du monde de Drosselmeyer découle celui d’Ahiru, du notre celui de Drosselmeyer. Existe-t-il alors un monde dont nous découlons ? D’autant plus que l’on peut aussi nier totalement le libre-arbitre de Fakir est d’Ahiru maintenant : si Fakir fut en mesure de se rebeller contre son auteur Drosselmeyer, c’est parce que son sur-auteur l’a voulu. En ce sens, son existence et sa lutte sont totalement absurdes. Tutu se contente néanmoins plus de poser la question de la métaphysique (métaphysique tournée sous le point de vue de la fiction, si si!), et non d’y répondre. Et puis de toute manière, ce sujet fut assez traité pour qu’il n’ait probablement rien de pertinent à apporter ici (je vous renvoie aux travaux de Wittgenstein si vous souhaitez approfondir cette question). Non, Tutu a juste et simplement le mérite de poser la question, et de bien la poser ! 

Conclusion

Princess tutu est un animé excellent. Il possède une mise en scène incroyablement riche et arrive à casser son histoire de manière bien amenée et intéressante. Total OVNI, vous ne trouverez pas œuvre pareil dans la japanimation.

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