Bonjour et bienvenue aux Confins du Monde ! L’objet de cet article est de faire une critique des deux films Episode of Roselia de la franchise BanG Dream!, Yakusoku et Song I Am. On pourrait penser que BanG Dream! est un nom assez connu dans la sphère musicale de l’animation japonaise. Mais c’est déjà moins populaire que des monuments du genre, comme Love Live! (hiver 2013) ou même K-On! (printemps 2009) ; de plus, ces deux films sont très récents, n’ont jamais été diffusés dans des cinémas français, et ont une intrigue assez unique. C’est assez pour en justifier la critique, qui se structurera ainsi : d’abord, le contexte industriel de l’œuvre et de son genre sera abordé ; après, le contenu des films en eux-même sera analysé, pour tenter d’en dégager ce qui en fait la force unique et la poésie.

D’après Wikipédia, « BanG Dream! est un projet multimédia créé en 2015 par Bushiroad. Le projet est composé initialement de cinq groupes qui sont Poppin’Party, Afterglow, Pastel*Palettes, Roselia et Hello, Happy World!. En plus des publications de CD de musiques, de nombreuses adaptations [voient] le jour, que ce soit en mangas, en [animés] ou en jeu vidéo. ». BanG Dream!, s’intégrant de fait sur le marché otaku au thème musical, par son cast intégralement féminin, fait concurrence à Love Live!, icône du genre — la nouveauté étant que BanG Dream! ne se concentre pas sur la culture des idoles, même si Pastel*Palettes fait exception. Chose remarquable, la plateforme de jeux Bushimo permet de jouer à Love Live! School Idol Festival (2013) et à Love Live! School Idol Festival All Stars (2019).

En ce qui concerne les adaptations animées, BanG Dream! possède 3 saisons télévisées, des vidéos musicales, ainsi que quelques films (mention innovante pour les Film Live, où un concert entier est animé, changeant les conditions de la réception pour une immersion plus forte). La saison 1 de BanG Dream! est diffusée en hiver 2017, produite par Xebec et Issen ; c’est SANGIZEN qui anime la saison 2, diffusée en hiver 2019, ainsi que la saison 3 en hiver 2020. Par ailleurs, les deux films dont cet article parle sont produits par SANGIZEN, c’est dire si Bushiroad a un lien fort en termes d’identité visuelle avec ce studio, qui a aussi récemment animé D4DJ: First Mix en automne 2020, faisant ainsi concurrence aux productions BanG Dream!. Le changement introduit par SANGIZEN dans D4DJ: First Mix comme dans BanG Dream!, c’est l’animation totalement 3D dans des animés musicaux avec un cast d’adolescentes, un contexte souvent scolaire et des tons de comédie juxtaposés avec quelques drames mineurs — on devrait vraiment trouver un nom à cet hybride, parler d’idoles ça ne suffit plus, au secours !

De quoi BanG Dream! parle ? Le synopsis de MyAnimeList (par MAL Rewrite) pour la saison 1 peut fournir une bonne introduction en la matière : « Quand Kasumi Toyama faisait du camping étant enfant, elle entendit le rythme du “Battement de l’Étoile ” en observant le ciel étoilé de la nuit. Ce son éclatant lui laissa une impression durable, et elle n’a cessé depuis de chercher à ressentir à nouveau ce frisson excitant. Maintenant, en tant que nouvelle étudiante du lycée Hanasakigawa, Kasumi est plus déterminée que jamais à trouver cette sensation longtemps perdue. Elle tente plusieurs activités scolaires, et considère commencer un travail à temps partiel, mais rien ne la satisfait. Jusqu’à ce qu’elle tombe par chance sur une guitare en forme d’étoile dans l’entrepôt d’un vieux magasin de prêt sur gage. Cela la mène à une salle de concert, où elle assiste à une performance pour la première fois. Dans une pique d’adrénaline, elle décide de former un groupe sans vraiment savoir pourquoi. Mais cette décision la fera se confronter à des obstacles divers avec de nouvelles amies faites en chemin, toujours dans l’espoir de rencontrer cette ardeur brillante une fois de plus. »

Les films Episode of Roselia contrastent avec les Film Live, autres films de la franchise BanG Dream!, du fait d’une narration intégrale, qui s’étend dans les espaces et les temps. Il faut encore une fois insister sur le côté unique des Film Live : c’est une des expériences les plus immersives que les animés peuvent à ce jour offrir. De l’animation en 3D à laquelle on finit éventuellement par s’adapter, et enfin le plus unique : une unité de temps, de lieu et d’action digne du théâtre classique ! Parenthèse finie. On peut rajouter à la 3D le peu de changements de style à une fin de comédie qui renforce l’adhésion crédule, ainsi que des situations qui vont rarement aussi loin dans l’improbable que ce qu’on trouve d’ordinaire dans Love Live! (sauf si Hello, Happy World! est impliqué) : ces éléments font de BanG Dream! une licence animée plutôt réaliste, compte tenu des stéréotypes qu’on pourrait se faire de la japanimation. Ce réalisme est une force dans le cas du groupe Roselia, caractérisé par un certain perfectionnisme dans sa direction et ses ambitions, mais si ce type de film est poursuivi par Bushiroad, ce réalisme pourrait se retourner contre l’essence d’une extravagance propre à l’identité d’Hello, Happy World!.

Que racontent les films Roselia ? C’est une adaptation à l’écran du mode histoire du jeu, qui se présente à la manière d’un visual novel doublé par les mêmes actrices. Comme il s’agit d’un film, il y a cependant des coupures, ce qui se voit par ailleurs quand les répétitions musicales commencent. À ces moments-ci, le rythme peut sembler un peu abrupt, et le tout perdre en cohésion ou en fluidité. Des scènes du passé y évoquent la jeunesse commune à Yukina et Lisa, où le père de Yukina est également présent mais dont on ne voit pas clairement le visage — ce détail est particulièrement fort. On a donc une non-linéarité des scènes, qui renforce l’action déterminante du passé sur l’avenir, ce qui renforce un propos sur l’identité : identité du groupe que forme Roselia, sens que peut prendre la performance musicale quand elle se mêle à la filiation parentale (ce point-ci peut rappeler Clannad (2007), c’est dire si une réaction émotionnelle au film est possible).

Du point de vue musical, les animés Episode of Roselia ont des vertus éducationnelles : on peut y voir la nécessité pour un groupe de se composer de certains interprètes, pour jouer des rôles complémentaires au cours du jeu musical. C’est ainsi que Rinko intervient miraculeusement, jouant du piano à un niveau correct quand Ako cherche avec son groupe quelqu’un au clavier depuis une semaine : du deus ex machina qui peut faire sourire. En tout cas, la performance musicale une fois devant une audience prend toute sa force spectaculaire, avec une audience dévouée, des effets lumineux, des plans différents des musiciennes en plein effort sous le feu des projecteurs… C’est au beau milieu de ce spectaculaire que culmine l’intrigue au dénouement, quand le père de Yukina assiste à la dernière performance de LOUDER, à l’événement musical où il a échoué, sa fille régnant à sa place avec sa chanson. Les paroles prennent alors un sens sublime avec l’anglais accessible (le japonais aussi a une force mais d’un point de vue occidental ce sera le plus compris) : « You’re my everything », « I will never die », « I renew one’s hopes », « No more need to cry » ( Tu es mon tout ; Je ne mourrai jamais ; Je renouvelle les espoirs de quelqu’un ; Plus besoin de pleurer ).

Le thème de l’identité était évoqué plus tôt et l’identité de groupe émerge comme un phénomène collectif résultant de la somme d’individus. Au cours de l’intrigue des films, chaque membre a ses propres idées sur ce qu’est et doit être le groupe, et c’est faire converger ces divergences qui motive le drame de Episode of Roselia. C’est un thème qui transcende également le groupe car cela touche également l’amitié entre les membres, la famille avec Sayo et sa sœur ou bien Yukina et son père… L’identité collective du groupe se compose des individus et de leurs objectifs, il y a donc un propos développé sur l’individualisme, quelque chose au cœur de Roselia plus que dans d’autres groupes de BanG Dream! : une méritocratie musicale, où le talent compte vraiment et où chacun peut perdre sa place. On peut y voir une dystopie de la performance, et Yukina prend à un moment une attitude tyrannique. Mais le fait est que Sayo et Yukina étaient d’accord à l’origine du groupe sur l’idée d’un certain élitisme, visant au meilleur.

Un dernier point vu duquel les deux films prennent un sens tout autre : l’art total et les irruptions de la convention animée. Ayant déjà abordé l’art total pour parler de l’élitisme dans la communauté dévouée à l’animation japonaise, l’auteur va citer Wagner dans L’œuvre d’art de l’avenir (1849) : « La grande oeuvre d’art totale qui devra englober tous les genres de l’art pour exploiter en quelque sorte chacun de ces genres comme moyen, pour l’annihiler en faveur du résultat d’ensemble de tous [les genres], c’est-à-dire pour obtenir la représentation absolue, directe, de la nature humaine accomplie, [ne] reconnaît pas cette grande oeuvre d’art totale comme l’acte volontairement possible d’un seul, mais comme l’oeuvre collective nécessairement supposable des hommes de l’avenir ».

La performance musicale dans ces films devient un ressort du cinématographique réaliste, et elle fait intervenir le costume, le chant, la composition lyrique, l’interprétation musicale et une certaine qualité d’acteur car Roselia apparaît sous le feu des projecteurs d’une foule pour effectuer des actes sur une scène ayant le privilège du regard. Le film d’animation requiert le travail de beaucoup d’artistes et créateurs différents, qu’il s’agisse d’auteurs, d’animateurs, de monteurs, de direction artistique, de production économique… « Tous les genres de l’art » sont employés « comme moyen » pour la « représentation absolue, directe, de la nature humaine accomplie » (transcendance de Yukina sur scène, une individue qui résout le destin de son père avec ses amies par l’excellence musicale et la sublimation du public) : il s’agit là de l’« œuvre collective nécessairement supposable des hommes de l’avenir ».

En représentant l’art, on peut se poser la question de si le fait qu’il s’agisse d’une œuvre le faisant trahira ou non la nature d’œuvre de la médiation (et s’il y a émancipation possible à la Bertolt Brecht mais pas trop ?). Il s’agira de l’objet méta-artistique. « Une œuvre portant sur l’art ? Bien qu’il n’existe de définition ni de ce qu’est une œuvre, ni de ce qu’est l’art, ces deux termes ne semblent pas poser le plus gros problème ; nous ne pouvons en dire autant de la relation entre une œuvre et l’art. Une œuvre qui porte sur l’art, est-ce une œuvre qui représente de l’art ou quelque chose ayant à voir avec l’art ? Représenter l’artiste est-ce porter sur l’art [?] », écrit le docteur en esthétique et sciences de l’art Bruno Trentini dans Le Méta-artistique : typologies et topologies (2008). Ici, le parti est pris de dire que le méta-artistique est l’art représentant l’artiste, ses questionnements esthétiques et les conditions matérielles de son activité artistique. Voit-on le film comme un film, ou non ? Devine-t-on les conditions de sa production ? Car la japanimation 3D a ses particularités difficilement ignorées : une animation réaliste mais entrecoupée d’infimes arrêts, un style graphique conventionnel avec ses disproportions et ses simplifications (gros yeux, bouches type manga…).

Si les films Roselia ont une dimension méta-artistique, traitent de l’identité et illustrent l’activité artistique élitiste comme condition de l’accomplissement filial, individuel et collectif, et résonnent avec le discours wagnérien sur l’art total, on peut réfléchir sur l’effet du film sur l’audience. Comme la japanimation est présente partout au Japon, dans la rue, dans le métro, à la télé, dans les publicités… On peut supposer que les conventions (disproportions, simplifications, archétypes, tropes, spécificités culturelles japonaises ?) ne dérangent pas trop l’audience. Il y a aussi l’aspect 3D et le réalisme. Donc on peut penser que l’audience des films sera d’à peu près tous les âges et de tous les parcours de vie. Des films illustrant l’accomplissement filial, individuel, social et artistique par un mélange d’à peu près tous les arts possibles et imaginables (animation, cinématographie, musique, interprétation, costume, écriture…) et utilisant ces moyens pour la satisfaction de l’audience peuvent lui montrer un exemple autoréalisateur de l’accomplissement humain (dans la pyramide de Maslow, c’est-à-dire dans l’esprit de la psychologie humaniste, c’est le sommet des besoins humains, impliquant sécurité, communauté, un toit et ses besoins premiers comblés). Peut-on alors parler d’une émancipation du spectateur, en opposition à un film qu’on verrait juste comme ça, en s’intégrant tout bonnement dans une société de consommation néolibérale qui fonctionnerait tout aussi bien sans lui ?

Après avoir écrit autant sur ces films, plus besoin d’éloges. Episode of Roselia est capable de changer votre vie, à un niveau que seules l’énergie, la chance et l’ambition ne sauraient limiter. Si vous êtes d’une démographie particulièrement représentée à l’écran (jeunesse, intérêt artistique ou culturel, d’une nature un peu solitaire), il n’en résultera que de plus d’affinités entre vous et ces productions cinématographiques. De plus, comme le contenu narratif abordé concerne un groupe assez secondaire dans la franchise, les saisons de l’animé ne nécessitent pas visionnage — bon point pour faire des films votre introduction à la franchise (comme ce fut celle de l’auteur). Enfin, BanG Dream! est une franchise qui a de l’avenir, un film se concentrant sur Poppin’Party étant actuellement en cours de production et devant sortir en 2022 : vous y investir peut être une bonne idée d’un point de vue communautaire, ce qui pimente toujours un peu la vie d’otaku.

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